Les contrecoups d’une fausse campagne de vaccination De Christopher Stokes, Directeur général de MSF Belgique

Partout dans le monde, la fausse campagne de vaccination utilisée par le gouvernement américain à des fins de lutte contre le terrorisme a fait la une de la presse. L’utilisation de l’aide médicale comme couverture pour des opérations militaires menace la vie des patients dans les zones de conflit et les contextes les plus fragiles du monde. Que cette histoire soit vraie ou fausse importe peu : il suffit que la population ait le moindre doute quant aux véritables motifs d'une activité médicale telle qu'une campagne de vaccination pour que le mal soit fait.

Dans des pays comme le Pakistan, les organisations humanitaires ont dû lutter pour avoir accès à des communautés déjà sceptiques quant aux motivations de l’assistance humanitaire et pour gagner leur confiance. L’offre de soins de santé aux personnes vivant dans des régions instables et souvent isolées nécessite un travail minutieux au quotidien pour gagner leur confiance et prouver notre indépendance et notre impartialité. Ces efforts peuvent être facilement réduits à néant par les États lorsqu’ils utilisent les activités et les infrastructures médicales à mauvais escient, notamment pour récolter des renseignements au prix de la vie et de la santé des civils.

Campagne de vaccination contre le tétanos et la rougeole organisée pour 21 000 personnes suivant le séisme de 2005. Pour Médecins Sans Frontières (MSF), les nouvelles en provenance d’Abbotabad au Pakistan nous confrontent à un autre exemple de la tendance inquiétante et grandissante de l’exploitation de l’aide médicale à des fins militaires. Les services médicaux ont souvent servi de couverture aux États et à leurs armées et cette pratique continue de menacer la vie des patients. Les interventions militaires internationales ont souvent associé les objectifs militaires et d’aide humanitaire avec des structures médicales en première ligne des activités militaires. Partout dans le monde, des détournements similaires d’activités médicales ont miné la confiance des patients qui étaient venus chercher des soins médicaux et se sont à la place retrouvés au cœur des combats.

En octobre 2009, des centaines de femmes et d’enfants rassemblés dans sept villages différents du Nord-Kivu, en République démocratique du Congo, pour se faire vacciner ont essuyé les tirs de l’armée congolaise lors d’attaques contre les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR). Toutes les parties impliquées dans le conflit avaient pourtant donné aux équipes de MSF des garanties de sécurité pour qu'elles puissent organiser une campagne de vaccination dans cette région, inaccessible au ministère nationale de la santé. Cette utilisation de l’aide médicale comme couverture pour des objectifs militaires a anéanti la confiance des patients dans les services de santé, ce qui a engendré davantage de souffrance pour des populations déjà confrontées à la violence et aux déplacements.

Plus récemment, la confiance des patients dans les structures de soins de santé a été minée à Bahreïn, en avril 2011, lorsque les forces du gouvernement les ont utilisées pour arrêter et réprimer les manifestants, de sorte que les personnes blessées dans les conflits étaient trop effrayées pour venir chercher de l'aide. Alors que l’hôpital était devenu une cible militaire et que le système de soins de santé était devenu un instrument des services de sécurité, les patients ne pouvaient plus profiter de leur droit à recevoir un traitement dans un environnement sûr et le personnel médical ne pouvait plus remplir son premier devoir, qui consiste à fournir des soins médicaux indépendamment des convictions politiques des patients.

En 2010, MSF a vacciné 5,8 millions de personnes rien que contre la rougeole et la méningite. Les actions supposées de la CIA au Pakistan jettent une ombre sur les actes médicaux légitimes et essentiels à la survie des plus vulnérables. Dès l’instant où les activités médicales sont utilisées à des fins militaires, elles font obstacle à notre capacité à apporter notre assistance et découragent les patients, terrorisés, de venir chercher les soins dont ils ont besoin.