Bilan de l'année 2005/2006
Par Rowan Gilles, President MSF International Council et Marine Buissonnière, MSF Secretary General
En juillet 2006, en pleine intensification du conflit armé entre les Forces de défense israéliennes (FDI) et les combattants du Hezbollah libanais, MSF a lancé une intervention d’urgence pour répondre aux besoins médico-humanitaires. Une assistance a été offerte du côté israélien pour s'occuper des civils tués ou blessés par les attaques à la roquette ; toutefois, de par la nature du conflit, les besoins étaient plus grands au Liban, qui disposait en outre de moins d’aide.
Les bombardements très intenses, qui ont coupé des routes et des ponts importants dans tout le pays, ont rendu le transport difficile et dangereux, ce qui a obligé MSF à rappeler par communiqué aux belligérants qu’il leur incombait d’autoriser le passage de l’aide destinée aux civils pris dans les combats. Malgré le ton péremptoire de ce rappel, MSF a gardé sa neutralité en se gardant de commenter les décisions militaires spécifiques des parties. Cette approche indépendante et impartiale nous a permis de nous déplacer et d’apporter de l’aide dans un contexte qui empêchait presque tout mouvement.
La difficulté d’atteindre les personnes dans le besoin au Liban illustre un problème croissant d’accès, rencontré par MSF durant l'année écoulée. Malgré la relative simplicité de notre mission ’ apporter une aide médico-humanitaire impartiale aux personnes dans le besoin et prévenir des décès ’ notre capacité d'obtenir un accès aux patients peut rarement être tenue pour acquise. Beaucoup de ceux que nous aidons sont piégés dans des contextes politiques et sociaux très complexes et passionnés qui créent d’importants obstacles à l’apport d’aide.
Préoccupations en matière de sécurité
Au moment d’écrire ces lignes, les organisations humanitaires réduisent leurs activités au Darfour (Soudan) ou se retirent de cette région. Depuis plus de deux ans, plus d’un million de personnes en sont réduites à la survie dans des camps situés au Soudan et au Tchad, masquant un manque total d’espoir dans ces îlots d'assistance. Eux, ce sont les chanceux, qui ont réussi à rester en contact avec l'aide sous-financée et dégressive mise à leur disposition. En dehors des camps, surtout dans l’ouest et le nord du Darfour, la violence à l’encontre des civils se poursuit, accompagnée d’une nette augmentation des attaques ciblées contre les travailleurs humanitaires, y compris contre le personnel de MSF, ce qui rend quasi impossibles les déplacements par voie terrestre et l’aide logistique.
Présent au Darfour depuis le début de 2004, MSF entend y rester aussi longtemps qu'il pourra y être efficace, bien que la situation devienne de plus en plus précaire. De graves incidents de sécurité nous ont contraints à réduire nos activités dans la région de Jebel Marra, malgré une épidémie de choléra, et nous ne pouvons plus envoyer par la route des cas nécessitant une chirurgie d'urgence. Cette réduction de notre capacité à fournir une assistance de base va probablement avoir un impact majeur sur une situation sanitaire déjà fragile.
De même, au Sri Lanka, où nous avons travaillé de nombreuses années durant le conflit, dix-sept travailleurs de l’ONG Action Contre la Faim ont été exécutés en juillet 2006. Les auteurs de cette atrocité n’ont pas été identifiés. Ces attaques ciblant des travailleurs humanitaires clairement identifiés suscitent de graves craintes pour l’avenir de l’aide dans ce pays. MSF s’efforce d’obtenir accès aux zones dépourvues d’assistance humanitaire dans cette sanglante guerre civile.
Un mélange malsain
Durant l’année, une méfiance croissante s’est installée vis-à-vis des organisations humanitaires chez ceux qui ont le pouvoir d’octroyer l’accès. Certaines organisations non gouvernementales (ONG), des entreprises privées et de nombreux gouvernements font du travail « humanitaire » avec un objectif politique spécifique. Source de confusion, cette pratique réduit l’acceptation de la nature universelle de l'assistance humanitaire. Ainsi se crée un climat dans lequel des groupes opposés à tout objectif politique sous-jacent prétextent la confusion pour attaquer des travailleurs humanitaires.
Cette méfiance croissante n’est qu’un des obstacles que doit vaincre l’aide d’urgence, comme l’expose Marilyn McHarg dans un article de ce rapport. Elle souligne que nous devrons nous adapter à l’évolution non seulement du paysage humanitaire mais aussi des environnements sociaux, politiques, voire géographiques et anticiper ces évolutions afin de déterminer où et comment nous pourrons offrir une aide efficace. É l’heure d’imprimer ce rapport, nous lançons un nouveau projet visant à offrir en Jordanie de la chirurgie reconstructive aux Irakiens blessés et à aider les groupes médicaux irakiens à faire face aux conséquences de la violence quotidienne qui ravage ce pays.
La coordination n’est pas une panacée
La prolifération des organisations humanitaires engendre une multiplication des tentatives de coordonner l’aide humanitaire afin de contrôler et orienter cette aide dans une certaine direction. A priori, la coordination peut avoir des résultats positifs en permettant à diverses agences de joindre leurs forces dans une réponse globale ; toutefois, l'expression « manque de coordination » sert actuellement de prétexte général pour expliquer tout échec de l'aide humanitaire. Les subtilités et dangers potentiels d’une coordination conçue comme seule réponse aux échecs passés de l’aide sont évoqués dans ce rapport par Fabien Dubuet et Emmanuel Tronc, qui exposent la position de MSF tandis que l’ONU met en œuvre des modifications de son système d’évaluation et de fourniture de l’aide. MSF reste prudemment à l’écart de ces procédures, préférant s’appuyer sur son indépendance d’évaluation et d’action pour répondre aux besoins spécifiques de populations spécifiques. Une évaluation indépendante et impartiale constitue une approche non seulement fondée sur des principes mais aussi pratique, qui nous permet un accès sûr et rapide aux personnes dans le besoin.
Réponses efficaces
Malgré ces préoccupations, nos dossiers révèlent que durant l’année écoulée, nous avons offert un énorme volume de soins médicaux aux individus et aux familles de par le monde : nous avons entre autres renforcé la chirurgie nécessaire à la survie, le traitement du paludisme et l’offre d’un soutien en santé mentale. En 2005, MSF a fourni une assistance médico-humanitaire à plus de 10 millions de personnes y compris dans de grosses opérations d'urgence menées à la suite du séisme d'octobre en Asie mais aussi pour soigner 26 000 personnes atteintes du choléra en Angola au printemps 2006. Mais ces chiffres n’ont guère de sens s’ils ne sont pas liés à une réflexion sur la pertinence de l’assistance et sur la qualité de notre travail : chaque patient est bien plus qu’une statistique et si nous soignons un paludéen, par exemple, nous devons lui assurer une consultation humaine, le bon diagnostic et un traitement.
Surtout lorsque nous avons accès à des outils logistiques et médicaux adaptés au terrain, nous sommes capables d’adopter de nouvelles méthodes de traitement pour fournir des soins pertinents de qualité. Grâce à une approche novatrice du traitement de la malnutrition infantile, à des centres de nutrition mobiles et à la disponibilité d’un produit nutritionnel portable efficace, MSF a réussi sa plus vaste et plus efficace prise en charge de la malnutrition infantile au Niger en 2005. 63 000 enfants atteints de malnutrition grave ont été admis dans les programmes de MSF, où des taux de guérison records ont été atteints. Le Dr. Milton Tectonidis explique cette intervention et son importance dans un article de ce rapport.
Alors que nous poursuivons notre offre intégrée de prévention et traitement du VIH/sida aux habitants et communautés de 32 pays, notre nouvelle stratégie consiste à décentraliser les soins et à accroître le nombre de sites où le traitement est disponible, une approche décrite dans ce rapport par notre équipe de Thyolo, au Malawi. Toutefois, l'accroissement de l’offre vraiment nécessaire reste limité par un manque de ressources humaines et par l’état des systèmes de santé de nombreux pays et il est irréaliste de croire que ces questions pourront être résolues à suffisance pour soigner tous les séropositifs. Une réponse globale à cette épidémie est entravée par un manque honteux de médicaments, d’outils de diagnostic et de surveillance conçus pour des pays pauvres en ressources. Il faut d’urgence des outils plus appropriés pour attaquer la crise de front, pour soigner beaucoup plus de personnes malgré le manque de ressources humaines et les crises structurelles.
Bien qu’enthousiasmés par les résultats de nos interventions en 2005/2006, nous reconnaissons que MSF ne peut qu'offrir des solutions immédiates et limitées dans le temps. Soyons clairs : les gouvernements et les organisations internationales ne devraient pas se servir des modestes améliorations que nous pouvons apporter pour renoncer à leurs responsabilités ni comme alibi pour justifier l’inertie politique. Pour éviter de cacher le problème, il faut dénoncer cette négligence et y sensibiliser. Cette année, nous incluons dans ce rapport une sélection de photos d’habitants de la République démocratique du Congo, dont les besoins humanitaires ont été en grande partie ignorés par la communauté internationale.
L’autocritique est un aspect essentiel chez MSF et les 19 sections de MSF ont parcouru cette année un processus interne visant à améliorer nos opérations et notre structure de gouvernance. Il s’en est dégagé un engagement à maintenir la transparence de nos actions et à concrètement renforcer notre imputabilité vis-à-vis de ceux que nous aidons et des donateurs qui soutiennent généreusement notre travail, car c’est notre recours à des donateurs particuliers qui nous permet d’agir rapidement en toute indépendance et en réponse aux besoins humains.
Nous considérons cette imputabilité comme un outil important pour réfléchir ouvertement sur nos opérations et les améliorer de façon significative à mesure que nous vainquons de nouveaux défis et obstacles. MSF continuera à rechercher de nouvelles manières de contourner tout obstacle futur, qu’il soit de nature logistique, politique ou lié à la sécurité et à aider les oubliés, dans un profond respect de notre identité. Nous entendons offrir des soins médicaux de qualité aux personnes qui sinon seraient privées de soins.
Rowan Gillies, M.B.B.S., président du Conseil International de MSF
Marine Buissonnière, secrétaire générale de MSF
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