Opinions
Rien ne doit excuser l’échec humanitaire
De Stephen Cornish, directeur exécutif de Médecins Sans Frontières Canada
Nous échouons dans notre mission à aider le peuple syrien. En ce moment même, des femmes, des hommes et des enfants souffrent et meurent sans raison. Nous pouvons et nous devons faire plus pour les aider.
Je me suis rendu dernièrement en Syrie, au Liban et en Turquie pendant deux semaines. Là-bas, j’ai rencontré des Syriens qui s’efforcent de survivre à une guerre civile brutale qui a tué jusqu’ici plus de 70 000 personnes et forcé plus d’un million et demi de personnes à se réfugier dans les pays voisins.
Syrie 2013 © Brigitte Breuillac/MSF
J’ai également rencontré des travailleurs humanitaires qui fournissaient une assistance vitale et qui venait de ma propre organisation, Médecins Sans Frontières (MSF), et d’autres organismes.
Ce voyage m’a permis de tirer une conclusion évidente. Nous qui faisons partie de la communauté internationale nous soustrayons à nos responsabilités de répondre aux besoins humanitaires grandissants de cette population prisonnière d’un conflit insoluble.
De fait, nous échouons dans notre mission à aider le peuple syrien. Les besoins médicaux sont écrasants : que ce soient les blessures causées par des éclats d’obus qui ne sont pas soignées en raison de l’absence d’accès aux soins, les femmes enceintes qui mettent leur vie en jeu pour accoucher, les personnes atteintes de maladies chroniques, comme le diabète ou le cancer, qui sont privées de traitement, ou bien les conditions déplorables et l’insalubrité des camps dans lesquelles vivent les personnes déplacées.
Je ne saurais trop exagérer l’ampleur et la gravité de l’urgence humanitaire dont j’ai été témoin. Le conflit syrien est devenu la plus grande crise de réfugiés au monde. Nous pouvons faire davantage pour sauver des vies et réduire les souffrances, et nous devons agir maintenant.
Que pouvons-nous faire? La crise exige que les gouvernements nationaux fassent preuve de volonté politique et de leadership pour convaincre Damas, les groupes d’opposition et les pays limitrophes de la Syrie d’élargir l’accès aux secours humanitaires et de réduire les obstacles à l’assistance. Elle nécessite également davantage de ressources pour répondre aux besoins toujours croissants.
Les attaques ciblées contre le personnel médical et les restrictions qui leur sont imposées au passage des lignes de combat en constante fluctuation constituent des obstacles importants qui les empêchent de fournir des soins vitaux là où les besoins sont les plus criants. Les Syriens doivent souvent risquer leur vie dans des voyages longs et périlleux pour trouver une assistance médicale. Il faut donc faire pression sur toutes les parties au conflit afin qu’elles respectent les structures médicales, ainsi que les droits des travailleurs humanitaires et leurs patients.
Dans les territoires occupés par l’opposition, dans le nord du pays, où MSF dirige trois hôpitaux, les organisations d’aide présentes sont trop peu nombreuses pour répondre aux besoins. L’insécurité grandissante complique aussi beaucoup le travail de MSF.
Dans les zones contrôlées par le gouvernement, les restrictions imposées sur l’ONU et le Croissant-Rouge limitent leurs capacités à intervenir dans les régions où les besoins sont les plus grands. Malgré les demandes répétées, le gouvernement refuse toujours d’autoriser MSF et d’autres organismes à travailler dans le pays, ce qui ne fait que ralentir davantage les secours.
Irak 2013 © Michael Goldfarb/MSF
En dehors de la Syrie, l’ONU prévoit que le nombre de réfugiés atteindra les trois millions d’ici la fin de l’année. Le Liban, la Turquie, la Jordanie et l’Irak font de leur mieux pour accueillir les réfugiés. Mais ces pays sont déjà à la limite de leurs capacités et ont besoin d’aide, que ce soit en matière de financement ou d’assistance technique. Ils ont aussi besoin que d’autres organisations humanitaires s’engagent pour les aider à prendre en charge l’afflux sans précédent de réfugiés.
Des ressources ont été promises, mais elles doivent maintenant être mises à disposition. Au mois de janvier, 60 pays ont promis de donner plus de 1,5 milliard de dollars pour aider le peuple syrien. Seule une fraction de cet argent s’est matérialisée jusqu’ici. Les pays donateurs doivent non seulement respecter leurs engagements existants, mais ils doivent également accroître considérablement ces promesses pour répondre adéquatement aux besoins en constante augmentation.
Les conditions de vie sont déplorables dans de nombreux camps. Les biens de première nécessité et les réserves de nourriture arrivent à épuisement en raison de la vague incessante des nouveaux arrivants. Avec l’été et la chaleur qui approchent, le manque d’eau potable et de structures sanitaires risque de faire augmenter les épidémies dans les camps.
Pour ceux qui se sont réfugiés au Liban, les services médicaux sont souvent limités, voire inexistants : près de la moitié d’entre eux n’y ont pas accès. Durant mon séjour, j’ai rencontré une femme enceinte prête à prendre le risque de revenir en Syrie pour y accoucher, car elle n’avait pas les moyens de payer les frais médicaux d’une césarienne.
Les pays limitrophes de la Syrie doivent être incités à faciliter l’assistance apportée aux réfugiés syriens, notamment en éliminant leurs barrières bureaucratiques. Cela signifie entre autres d’accélérer l’enregistrement des organisations internationales d’aide, de réduire les obstacles à l’importation de matériel de secours et de faciliter l’obtention de visas pour les travailleurs humanitaires.
Le conflit en Syrie ne semble pas près de se résoudre, cependant les besoins des Syriens augmentent chaque jour. Rien ne doit excuser notre échec humanitaire. Nous devons agir maintenant.
« Nous sommes à un tournant historique qui pourrait changer la vie de millions de personnes »
Du Dr Unni Karunakara, président international de Médecins Sans Frontières
En février, lors d’une visite en Bolivie, j’ai eu l’occasion de découvrir le projet de diagnostic et de traitement de la maladie de Chagas que Médecins Sans Frontières (MSF) gère dans la province de Narciso Campero, située dans la région rurale de Cochabamba. Cette région détient l’une des prévalences les plus élevées de la maladie de Chagas dans le pays. Pendant ma visite, je me suis entretenu autant avec des patients qu’avec des employés MSF et ils s’entendent pour dire que, malgré les difficultés, il est possible de diagnostiquer et de traiter des personnes vivant loin des centres urbains.
Paraguay 2012 © Seamus Murphy/VII
Malheureusement, le succès constaté à Narciso Campero ne représente qu’une goutte d’eau dans l’océan au regard de la réelle ampleur de la maladie de Chagas : selon les estimations, il y aurait entre huit et 10 millions de cas dans le monde et la maladie tuerait 12 500 personnes chaque année, ce qui en fait l’une des maladies parasitaires avec le plus haut taux de mortalité sur le continent américain. En Bolivie, on estime que près d’un million de personnes sont atteintes et plus de 3,2 millions de personnes sont exposées à la maladie dans les zones endémiques. Par ailleurs, la situation des patients qui ont développé des complications cardiaques ou digestives est encore plus difficile étant donné que les soins palliatifs adaptés à leurs problèmes de santé s’avèrent coûteux.
Si nous voulons changer les choses, il faut que les gouvernements des pays endémiques s’engagent à palier l’important écart qui existe entre le nombre de personnes atteintes de la maladie de Chagas et celles qui reçoivent un traitement. Plus de cent ans après la découverte de la maladie, les États d’Amérique latine peuvent saisir une occasion historique pour enfin changer la vie des patients atteints de la maladie de Chagas.
Ces dernières années ont été marquées par d’importants progrès. La Drugs for neglected disease initiative (DNDi) a conçu une formulation pédiatrique du médicament utilisé pour traiter la maladie, améliorant ainsi le traitement offert aux enfants. La Fédération mondiale des associations de personnes atteintes de la maladie de Chagas, qui offre à ceux qui sont atteints de la maladie une tribune où faire entendre leur voix, et la Journée internationale de la maladie de Chagas, que nous commémorons aujourd’hui, ont été créées dernièrement. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et l’Organisation panaméricaine de la Santé (OPS) ont toutes deux adopté des résolutions qui recommandent l’intégration du diagnostic et du traitement de la maladie de Chagas dans les centres de soins primaires, c’est-à-dire les cliniques et les hôpitaux qui sont le plus près des communautés. Les résolutions adoptées recommandent aussi de fournir davantage de traitements pour faire en sorte que l’accès à ceux-ci soit universel à l’avenir. Toutefois, il reste évidemment beaucoup à faire avant que ces résolutions ne se transforment en actions concrètes.
C’est en ce sens que la Bolivie peut jouer un rôle de chef de file régional en matière de lutte contre la maladie de Chagas. Bien qu’elle soit le pays qui détient la prévalence la plus élevée de la maladie, la Bolivie est aussi l’endroit où l’on traite le plus grand nombre de patients et ses lois sont les plus strictes en ce qui a trait à la maladie de Chagas. La loi 3374 du 23 mars 2006, par exemple, déclare la lutte contre la maladie de Chagas et sa prévention dans tous les départements du pays comme étant une priorité nationale. Si, sous la direction du Président de la République, du ministre de la Santé et des gouverneurs provinciaux, le pays parvenait à mettre en application les propositions du décret, la Bolivie pourrait devenir un exemple à suivre pour tout le continent.
Le principal obstacle qui empêche aujourd’hui les patients d’accéder aux diagnostics et aux traitements est le manque de ressources humaines et l’absence d’un système de santé solide qui comprend la sensibilisation et la formation de la population et du personnel chargé d’offrir le traitement. Il faut des outils de diagnostics plus simples et de meilleurs traitements adaptés à chacun des contextes et, pour accompagner ce processus, il faut aussi créer de nouveaux médicaments. D’ici là, l’OMS et l’OPS devront soutenir les efforts des gouvernements pour s’assurer que les médicaments nécessaires sont disponibles dans tous les pays concernés. Depuis 1999, MSF s’efforce de traiter la maladie de Chagas, aidant plus de 7 000 patients dans différents pays d’Amérique latine et prouvant qu’il est possible de fournir le traitement. Bien entendu, cela demandera du temps, du travail et un engagement de la part des autorités, mais pour le moment, il n’y a pas une minute à perdre pour changer la vie de millions de patients atteints de la maladie de Chagas.
L’accès aux soins ne peut être sacrifié pour atteindre l’objectif zéro
De Stephen Cornish, directeur exécutif de Médecins Sans Frontières Canada
Cet article a fait l’objet d’une première publication dans le journal La Presse le 26 novembre.
Cette année, la Journée mondiale du sida s’est donné un thème ambitieux, soit : « Objectif zéro », c’est-à-dire zéro nouvelle infection au VIH, zéro discrimination, zéro décès lié au sida.
D’importants progrès ont été réalisés. Le sida ne veut plus automatiquement dire une condamnation à mort. Plus de huit millions de personnes vivent avec le VIH dans les pays en développement et prennent actuellement des médicaments antirétroviraux (ARV) qui leur permettent de vivre une vie saine et productive. Des preuves scientifiques, provenant de recherches faites au Canada par le Dr Julio Montaner et son équipe du Centre d’excellence de la Colombie-Britannique sur le VIH/sida, démontrent que donner accès aux traitements aux personnes infectées plus tôt permet de réduire le risque de propagation du VIH. Et, du moins en théorie, la volonté politique est là : la communauté internationale s’est engagée à offrir des traitements contre le VIH à des millions de personnes supplémentaires qui en ont besoin.
Inde 2012 © Subodh Pakhare
Avec ses deux enfants, Veena Panchal vit à Andheri East, un quartier surpeuplé de Mumbai. En 2002, après que son mari décède du VIH/sida, elle a appris qu’elle était séropositive. Ses deux enfants sont séronégatifs.
Le succès de « l’objectif zéro » pourrait être assuré si les pays comme le Canada tenaient leur promesse de contribuer davantage à la lutte. Pourtant, les progrès sont invariablement menacés par des politiques gouvernementales changeantes. Par exemple, bien que le Canada ait promis presque 1,3 milliard de dollars pour soutenir le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, le pays participe aussi à des négociations commerciales qui menacent la disponibilité des médicaments génériques abordables qui permettent de traiter le VIH et d’autres maladies.
L’accès à des ARV abordables constitue la pierre angulaire de la lutte mondiale contre le sida. Grâce à la compétition générée par les médicaments génériques indiens, le prix des médicaments contre le VIH a diminué de pas moins de 99 pour cent au cours des 10 dernières années. Plus de 80 pour cent de tous les médicaments contre le VIH achetés par des bailleurs de fonds sont des médicaments génériques indiens. De même, les ARV utilisés par Médecins Sans Frontières (MSF) pour traiter 220 000 personnes dans des pays en développement proviennent de l’Inde.
Encore une fois, des politiques gouvernementales inconstantes compliquent la lutte contre le sida et menacent l'accès à ces médicaments génériques qui sont d’une importance vitale. Chez MSF, nous nous inquiétons particulièrement de l’Entente de partenariat transpacifique (EPTP), un accord régional actuellement en négociation qui est régenté par les États-Unis et comprend en ce moment le Canada, les États-Unis et neuf autres pays, dont des pays en développement comme le Pérou et le Vietnam. Le Canada vient à peine de rejoindre l’EPTP, mais participera au prochain cycle de négociations en décembre.
Les discussions sur l’EPTP sont menées en secret, mais des documents préliminaires ayant fait l’objet de fuites démontrent que les États-Unis demandent des clauses contraignantes qui sanctionneraient la production de médicaments génériques plus abordables. Les États-Unis tentent d’imposer des lois plus dures permettant de tenir les produits génériques concurrents plus longtemps hors du marché et ainsi, de maintenir des prix plus élevés pour les médicaments. Les États-Unis veulent également faciliter la tâche aux compagnies pharmaceutiques qui souhaitent obtenir de nouveaux brevets sur de vieux médicaments en les modifiant légèrement, même si ces modifications n’apportent aucun bénéfice thérapeutique aux patients.
Ces politiques menacent l’accès aux médicaments abordables contre le sida et d’autres maladies, un accès qui peut être une question de vie ou de mort dans les pays en développement.
Ce partenariat économique a également des implications pour les politiques canadiennes d’aide et de développement à l’étranger. Par exemple, la capacité du Fonds mondial à offrir des traitements à presque sept millions de personnes dans le besoin est largement dépendante d’un accès durable à des médicaments génériques abordables. En approuvant les clauses proposées aujourd’hui par l’EPTP, le Canada minerait les programmes de santé mondiale que nous soutenons. Cela constituerait un manquement à nos promesses de protéger la santé publique des abus des échanges commerciaux.
L’importance de protéger l’accès aux médicaments génériques abordables n’est pas un enjeu nouveau pour le Canada. En 2004, le pays a été l’un des premiers à proposer un projet de loi (le Régime canadien d’accès aux médicaments [RCAM]) visant à assurer que nous contribuions à aider les pays en développement à avoir accès à des médicaments abordables même lorsque des brevets compliquaient la production de médicaments génériques.
Pourtant, huit ans plus tard, une seule licence a été émise sous le RCAM et une seule compagnie pharmaceutique canadienne a envoyé des médicaments génériques contre le VIH dans un pays en développement. Le RCAM est quasiment inutilisable sans la volonté politique nécessaire à sa réforme. Cette semaine, un revers considérable s’est produit lorsque l’adoption du projet de loi C-398 modifié du RCAM a échoué. Sans cette réforme, il est peu probable que le Canada ne soit jamais en mesure d’expédier un autre convoi de médicaments génériques d’importance vitale pour les plus démunis dans le monde.
Désormais, il est plus important que jamais que le Canada fasse activement en sorte que les négociations commerciales auxquelles il participe ne sacrifieront pas l’accès aux soins de santé. L’objectif zéro signifie que les médicaments doivent demeurer abordables et le Canada doit mettre l'épaule à la roue.
MSF en Somalie : risques et périls humanitaires

De Michel-Olivier Lacharité, responsable de programmes à MSF
et Michaël Neuman, directeur d’études au CRASH/Fondation MSF
Publié initialement sur le site de Slate Afrique.
Un an après une des « pires famines »[1] qu'ait connu la Somalie, l’attention de la communauté internationale s’est tournée vers d’autres contextes. Pourtant, la situation alimentaire et nutritionnelle s’améliore mais demeure très précaire. Plus de deux millions de personnes seraient confrontées à une situation d’insécurité alimentaire aiguë, et un enfant sur cinq serait atteint de malnutrition aiguë, selon le FNSAU[2].
Depuis le début de 2012, 60 000 personnes auraient quitté la Somalie, du fait de l’insécurité et des difficultés d’accès à l’eau et à la nourriture. Elles s’ajoutent au million de Somaliens déjà réfugiés dans les pays environnants (en premier lieu au Kenya, en Éthiopie et au Yémen), tandis qu’un autre million de personnes seraient déplacées à l’intérieur du pays.
Pour les organisations de secours telles que Médecins Sans Frontières (MSF), apporter une aide à ces populations en détresse ressemble cependant à une gageure : dans le centre et le sud du pays, on peut distinguer au moins trois types de contexte, chacun posant d’importantes contraintes aux travailleurs humanitaires.
Somalie 2012 © Mike Woodman/MSF
Un membre du personnel MSF mène des dépistages nutritionnels dans un centre de nutrition thérapeutique près de Mogadiscio pour les personnes déplacées par l’insécurité constante en Somalie.
Mogadiscio, au prix d’un déploiement militaire massif, est une ville aujourd’hui pacifiée ou du moins épargnée par les combats de grande ampleur. La capitale connaît une période de relative stabilité qu’elle n’avait pas connue depuis 2006, lorsque les Tribunaux islamiques en avaient pris le contrôle. Aujourd’hui, des restaurants ont rouvert, les commerçants étrangers reprennent leurs activités, tandis que les échafaudages témoignent des investissements économiques de la diaspora.
Mais la ville n’est pas sécurisée pour autant : les attaques à la bombe et les assassinats ciblés restent fréquents, les affrontements entre milices se poursuivent dans certains quartiers, tandis que les militants Al Shabaab intensifient leurs attaques contre les forces pro-gouvernementales. De plus, les conditions de vie de la plupart des habitants restent désastreuses, en particulier celles des quelque 300 000 à 400 000 déplacés, pour la plupart arrivés lors de la famine de 2011. Beaucoup d’entre eux vivent toujours sous des abris de fortune, simples bâches en plastique soutenues par des morceaux de bois, au milieu des gravats. Certains ont dû se déplacer à plusieurs reprises, les terrains les hébergeant étant destinés à de nouvelles constructions. L’accès à l’eau potable est insuffisant mais surtout irrégulier : il n’est pas rare de voir les robinets installés dans les camps rester à sec pendant plusieurs semaines. Les quelques hôpitaux de la capitale peinent à faire face au nombre important de patients, venant de tout le pays. Pour sa part, l’hôpital de Daynile, soutenu par MSF, a rouvert en septembre après six mois d’inactivité : le personnel avait dû en être évacué lors des combats qui ont fait rage dans le district en avril 2012.
Les principales villes du pays ont été « libérées » de l’administration Al-Shabaab par les militaires de la mission de l’Union Africaine en Somalie (AMISOM), de l’Éthiopie et du Gouvernement fédéral de transition au cours de l’année écoulée. Aujourd’hui, la sécurité de la population y est sans doute plus précaire qu’il y a un an. Les assassinats, les attaques, les vols, le racket, l’intimidation y sont monnaie courante. L’accès aux structures de soins demeure compliqué : la nuit, rares sont les patients qui bravent l’insécurité pour se rendre dans les hôpitaux.
Enfin, dans les zones rurales, l’autorité des combattants islamistes demeure importante. Or, ceux-ci sont souvent opposés à la présence d’acteurs de secours étrangers. Après des vagues successives d’interdictions et d’expulsions, seules quelques organisations humanitaires, dont MSF, peuvent à l’heure actuelle poursuivre tant bien que mal des activités dans ces zones.
Travailler en Somalie signifie d’abord accepter de travailler dans des conditions dangereuses et requiert de mesurer et d’assumer les risques liés à la mission, à titre individuel avant tout. Les incidents peuvent intervenir pour divers motifs liés à la captation des ressources – commerce des médicaments, lutte pour l’accès à l’emploi, entre autres – auxquels s’ajoute l’éventualité de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment.
Rappelons que deux employées de MSF sont toujours détenues en territoire somalien plus d’un an après leur enlèvement dans le camp de Dadaab, au Kenya. En décembre 2011, deux membres de l’équipe MSF à Mogadiscio, Philippe Havet et Andrias Karel Keihulu, succombaient aux tirs portés contre eux par un employé somalien de l’organisation.
Somalie 2011 © Brigitte Rossotti/MSF
Pratique peu courante pour MSF, l’organisation a recours en Somalie à des gardes armés pour dissuader d’éventuelles tentatives d’attaque ou d’enlèvement. Ceci n’est pas sans risques car cela peut causer la perte de vies humaines en cas d’échanges de tirs.
Face aux risques encourus par notre personnel, nous sommes contraints de limiter l’ampleur de nos projets et le nombre d’employés internationaux, particulièrement exposés aux enlèvements. Ceci signifie parfois accepter un contrôle moindre sur nos activités ou transiger avec une certaine idée de la qualité médicale. Par ailleurs, nous avons choisi de limiter nos activités, en priorisant les urgences médicales et nutritionnelles, jusqu'à la libération de nos collègues détenues dans le pays. MSF se concentre aujourd’hui sur le soutien aux hôpitaux et aux centres chirurgicaux, ce qui permet également de réduire les mouvements des équipes.
En outre, l’organisation a recours à des gardes armés pour dissuader d’éventuelles tentatives d’attaque ou d’enlèvement. Ceci n’est pas sans risques : notamment la possibilité de causer la perte de vies humaines en cas d’échanges de tirs.
L’insécurité n’est pas la seule contrainte : la difficulté à identifier des partenaires fiables avec qui créer des alliances et négocier un espace de travail, la faiblesse et la désorganisation des infrastructures médicales, le petit nombre de personnel médical qualifié, l’appréhension incomplète des besoins médicaux représentent autant d’obstacles pour les acteurs de l’aide.
Enfin, s’il est essentiel que les moyens matériels et financiers de l’organisation soient utilisés au bénéfice des patients, il faut être conscients que l’aide humanitaire peut être une source de pouvoir pour les acteurs locaux et que détournements, taxations diverses et tentatives de rackets font partie des pratiques.
Loin des généralisations et des clichés, ce sont ces questions qui définissent les limites à l’action – que nous estimons possible et utile – de MSF en Somalie, le prix à payer pour leur accomplissement. Il ne s’agit pas tant de les déplorer que de les accepter et d’apprendre à composer avec elles.
[1] UNICEF, Humanitarian Action for Children 2012, http://www.unicef.org/hac2012/hac_somalia.php, consulté le 6 décembre 2012
[2] Food Security and Nutrition Analysis Unit (FSNAU), organisme des Nations Unies chargé de surveiller la situation alimentaire et nutritionnelle en Somalie.
Urgence permanente au Sahel
de Stephen Cornish
Directeur exécutif de Médecins Sans Frontières Canada
Au début du mois, Julian Fantino, le ministre de la Coopération internationale, s’est rendu au Burkina Faso. La visite s’est inscrite dans le cadre du programme de fonds de contrepartie que le gouvernement canadien a mis en place afin de venir en aide à la région africaine du Sahel. Ces efforts, malgré la volonté louable d’aider des gens dans le besoin, donnent l’impression qu’il s’agit d’une aide d’urgence alors que cette crise chronique nécessite en réalité des solutions à long terme.
Cette année, au Sahel, un million d’enfants sévèrement malnutris devraient recevoir des traitements médicaux et nutritionnels d’importance vitale. Il s’agit du nombre le plus important jamais vu depuis le début des interventions humanitaires. Toutefois, la flambée de malnutrition au Sahel qui a mené à une urgence nutritionnelle ne s’est pas produite du jour au lendemain. Nous constatons plutôt une crise annuelle, généralement récurrente et oubliée.

Tchad 2012 © Catherine Robinson/MSF
Les pays de la région, comme le Burkina Faso, le Niger et le Tchad, font face à une période de soudure annuelle, c’est-à-dire la période de l’année où les stocks de céréales de l’an passé sont épuisés et où la récolte de l’année en cours ne sera prête que dans quelques mois. Cette situation compromet le statut nutritionnel et l’état de santé de millions de gens dans l’ensemble de la région. La différence, cette fois-ci, c’est que, pour la première fois, les gouvernements concernés ont été proactifs en faisant appel à la coopération et à l’aide internationale. Cela a permis aux bailleurs de fonds et aux organisations humanitaires d’envoyer de l’aide à temps de façon à sauver le plus de vies. Rien qu’au Niger, plus de 229 000 enfants sévèrement malnutris ont été traités grâce à ces efforts.
Néanmoins, il reste d’importants défis à relever. Avec le début de la saison des pluies, plusieurs régions sont désormais inaccessibles. Les récentes inondations ont également fait augmenter les cas de paludisme et touché de nombreuses personnes vivant dans un contexte où la vulnérabilité est à son comble. Dans certaines régions du Mali, du Niger, du Tchad et du Nigéria, l’instabilité politique et l’insécurité compliquent d’autant plus les secours.
Au Niger, le gouvernement, les organisations humanitaires et les bailleurs de fonds ont mis sur pied des programmes préventifs pour faire en sorte que la communauté fournisse des soins nutritionnels aux enfants en bas âge avant que les ressources de leur famille soient épuisées. Ce programme vise aussi à éviter chez les enfants une perte de poids telle que des traitements médicaux urgents et coûteux doivent être administrés pour leur sauver la vie.
Le manque d’accès aux soins de santé est au cœur de cette crise récurrente. Les stratégies de recouvrement des coûts imposées aux pays en développement par la Banque mondiale dans le cadre d’ajustements structurels dans le but de diminuer les dépenses sociales de ces gouvernements ont engendré une situation où même les familles ayant les plus faibles revenus doivent payer pour avoir accès aux soins. Durant la période de soudure, le peu de ressources que les gens possèdent est utilisé pour nourrir leur famille. Il ne reste rien pour payer les soins médicaux. Les enfants sont ainsi davantage exposés aux infections opportunistes et au paludisme saisonnier. Pour traiter et prévenir les maladies, il est donc essentiel de garantir l’accès à des soins gratuits et d’inclure dans les trousses de santé remises aux mères et aux enfants des suppléments alimentaires prêts à l’emploi contenant des protéines et des micronutriments. Cette mesure permettra de réduire le fardeau de la malnutrition.
Burkina Faso 2012 © Aurélie Baumel/MSF
Il est difficile de comparer l’impact de la malnutrition d’une année à l’autre, et encore plus difficile lorsque la comparaison implique un groupe de pays aussi varié, ainsi que des facteurs externes. Nous savons toutefois que des centaines de milliers d’enfants risquent de mourir chaque année, car ils se retrouvent involontairement pris dans le cycle prévisible de cette famine récurrente.
Nous devons repenser ce que « normal » et « crise » signifie au Sahel.
La bonne nouvelle est que l’ampleur du problème de la malnutrition, qui était sous-estimée voire même dissimulée auparavant, est désormais visible. Cette année, les pays en développement, les pays donateurs et les organisations humanitaires s’assurent que davantage d’enfants aient accès à des soins d’importance vitale.
Médecins Sans Frontières (MSF) a élargi ses programmes actuels à long terme dans toute la région et augmenté ses opérations d’urgence. Entre janvier et juin, MSF a pris en charge au Sahel plus de 56 000 enfants sévèrement malnutris, soit plus de 36 000 au Niger seulement. Les équipes de MSF travaillent aussi dans le nord du Mali, au Niger, au Tchad, au Burkina Faso et en Mauritanie pour aider les populations déplacées en raison du conflit au Mali.
Bien que l’intervention d’urgence en cours au Sahel soit essentielle pour aider les habitants de cette région à faire face à la période de soudure jusqu’à la prochaine récolte, elle ne peut à elle seule résoudre « l’urgence permanente » de la malnutrition au Sahel. Nous devons donc trouver des solutions à long terme pour changer cette situation chronique. Les gouvernements donateurs et les pays en développement doivent favoriser un plus grand accès à l’assistance médicale et nutritionnelle préventive et gratuite par le biais des ministères de la Santé et des programmes d’aide nationaux. Une telle approche sera moins coûteuse à long terme. Elle sauvera d’innombrables vies et aidera également les familles à sortir une fois pour toutes du cercle vicieux de la faim et de la dépendance à l’aide d’urgence.
Les patients atteints du VIH ne devraient pas assumer le fardeau financier causé par le désengagement des bailleurs de fonds
de Fasil Tezera
chef de mission de Médecins Sans Frontières au Zimbabwe
Le 6 juin 2012
Au Zimbabwe, pas moins de 66 000 personnes vivant avec le VIH font face à la perspective de perdre leur accès vital au traitement antirétroviral (ARV) en raison d'une réduction critique de l’aide financière internationale apportée aux programmes de traitement locaux.
Pour compenser la brèche, divers organismes liés au système de santé zimbabwéen ont proposé que certains patients atteints du VIH assument eux-mêmes les frais de leurs médicaments antirétroviraux. Mais ce qui peut apparaître au départ comme une mesure d'économie engendrera en fait un plus grand coût, en argent et en vies humaines. De plus, cette décision risque de nuire à l’adhérence au traitement, à la qualité et aux résultats de celui-ci, ainsi qu’aux efforts de prévention visant à endiguer la propagation du virus.

2011 Zimbabwe © Brendan Bannon
Brian Tom, sept ans, est inscrit au programme de VIH/sida dirigé par MSF à Epworth, au Zimbabwe.
En charge du traitement de plus de 228 750 patients séropositifs dans plus de 20 pays, Médecins Sans Frontières (MSF) s’inquiète de ces différentes propositions qui impliquent, pour l’achat des traitements ARV, un transfert du fardeau financier du budget de l'État et des bailleurs de fonds internationaux vers les patients séropositifs eux-mêmes. Cette idée se répand largement alors que les bailleurs de fonds internationaux continuent de revenir sur leurs promesses initiales en matière de financement des antirétroviraux, coupant l’accès vital au traitement des patients issus de milieux pauvres.
Certains pays ont plus que jamais du mal à trouver d'autres sources de financement afin d'éviter de retourner au rationnement du traitement vital et d’anéantir une grande partie des progrès réalisés au cours des 20 dernières années en matière de soins du VIH. L’interruption de traitement contribuerait également à l’augmentation des souches résistantes du virus.
Au Zimbabwe, les antirétroviraux ne sont pas couverts par le Fonds pour l’adaptation des services de santé (FASS), ce qui engendre de sérieux problèmes. Jusqu'à la fin de 2011, une réserve de fonds en provenance de pays tels que le Royaume-Uni, la Suède, la Norvège, l’Irlande et le Canada permettait de financer les ARV. Cette année, le FASS a absorbé cette réserve, mais l'achat de médicaments antirétroviraux ne faisait plus partie de son mandat.
Cela signifie que les quelque 66 000 patients déjà sous traitement ne savent pas d’où viendront leurs ARV, sans parler des gens qui attendent seulement de recevoir un traitement. Si les bailleurs de fonds, tels que les États-Unis, les États membres de l’Union européenne ou la Commission européenne via le FASS, ne se mobilisent pas pour combler l'écart, il faudra attendre la prochaine subvention du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Au mieux, si cette occasion de financement se présentait, cela ne serait pas avant 2014.
Le manque de fonds a suscité beaucoup de controverse, notamment lorsque l'ONUSIDA, entre autres, a appelé les pays touchés par la crise du VIH à redoubler d’efforts. Il ne fait en effet aucun doute que les gouvernements nationaux et les ministères de la Santé doivent s’engager politiquement et financièrement dans le traitement du VIH. Cependant, transférer le fardeau sur les patients n'est pas non plus la solution. Cela reviendrait à faire payer des personnes déjà vulnérables pour un traitement qui devrait être gratuit. Cela compromettrait également les progrès et les résultats réalisés par le biais des programmes de traitement.

2011 Zimbabwe © Brendan Bannon
Pharmacie de la clinique MSF à Epworth, au Zimbabwe. MSF fournit des médicaments et des soins gratuits aux patients inscrits au programme du VIH .
L'Organisation mondiale de la Santé, s’appuyant sur des preuves médicales, soutient que garantir la gratuité du traitement antirétroviral est essentiel pour assurer la réussite des traitements et ralentir la propagation du VIH. Dans des pays comme le Zimbabwe, fortement touchés par le VIH, la majorité des gens ayant accès aux antirétroviraux par l’entremise des services de santé gouvernementaux sont déjà appauvris par la perte de revenu en raison de la maladie et doivent assumer des frais de santé supplémentaires. La majorité des patients du Zimbabwe et d’autres pays à faible revenu vivent sous le seuil de pauvreté et ont du mal à défrayer les coûts liés aux soins de santé : que ce soit pour les médicaments afin de traiter des infections opportunistes, les frais d'enregistrement et d'hospitalisation, les radiographies, les examens de laboratoire ou le transport vers les cliniques ou les hôpitaux. Une étude réalisée par MSF au Kenya en 2007 faisait la comparaison entre la continuité des soins chez les patients atteints du VIH ayant accès gratuitement aux ARV avec les patients ayant dû débourser des frais d'environ 7 $ US par mois, alors que toute la prestation de soins était la même. Le résultat obtenu indiquait qu'offrir des antirétroviraux gratuits diminuait de plus de 56,6 pour cent le risque d’abandon de traitement.
Faire payer les patients vulnérables issus de milieux pauvres pour les antirétroviraux va bien au-delà des attentes raisonnables. Qui plus est, les frais perçus auprès des patients vivant dans un pays où près de 80 à 90 pour cent de la population n'a pas d'emploi officiel ne peuvent pas être très élevés. L’expérience démontre que les patients ayant des revenus imprévisibles sont souvent prêts à rationner leurs prises d'antirétroviraux et réduisent les doses recommandées afin que leurs réserves de médicaments durent plus longtemps.
De même, cela entraîne des complications supplémentaires, une résistance aux médicaments et une interruption de la lutte contre la maladie. Tout ceci augmenterait encore davantage le coût des soins, réduisant à néant les économies générées par l'imposition des frais. Par ailleurs, cela pèserait davantage sur les services de santé, découragerait les travailleurs de la santé et, pire encore, dissuaderait les gens de venir se faire dépister et soigner.
Beaucoup de progrès ont été réalisés dans la lutte contre le VIH/sida en Afrique, mais l'urgence est loin d'être terminée et les succès obtenus jusqu’à ce jour sont loin d'être assurés. Tous les fonds nationaux qui peuvent être raisonnablement perçus dans les milieux à faibles ressources à l’heure actuelle ne seront pas suffisants pour offrir un traitement à toutes les personnes qui en ont besoin. Le nombre de personnes infectées demeure bien trop élevé. À lui seul, le Zimbabwe compte un million de personnes séropositives. Les économistes estiment que les pays à plus faible revenu resteront dépendants d'un soutien externe pour les 20 prochaines années s’ils veulent s’assurer de lutter efficacement contre le VIH et répondre adéquatement aux besoins de leur population. À cet égard, la taxe pour le VIH/sida du Zimbabwe, qui finance la riposte au VIH grâce aux ressources nationales, est un modèle efficace démontrant l'engagement croissant du pays à générer des ressources pour lutter contre le sida. Toutefois l’aide financière internationale reste et restera toujours primordiale. Les fonds recueillis localement devraient servir à traiter davantage de patients plutôt qu’à combler le vide laissé par les bailleurs de fonds qui se sont désengagés de leurs promesses.
Par conséquent, MSF appelle les bailleurs de fonds à fournir une aide financière suffisante pour offrir un traitement efficace et gratuit du VIH à tous ceux qui en ont besoin. Les ressources nationales doivent être augmentées par une participation internationale cohérente et continue. Seulement alors, nous pourrons enrayer l'épidémie du VIH au Zimbabwe et dans les autres contextes à faible revenu et à haute prévalence.
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