Photo: Per-Anders Pettersson, MSF
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Les groupes humanitaires doivent dresser un portrait plus réaliste de la crise somalienne


Opinion | 12 septembre 2011

De Marilyn McHarg, directrice exécutive de Médecins Sans Frontières Canada

Depuis que les médias s’intéressent à nouveau à la crise qui sévit en Somalie, une crise qui date maintenant de dix ans, nous voyons réapparaître des annonces de groupes humanitaires montrant des enfants affamés aux yeux creux et aux flancs décharnés. Le texte qui accompagne ces annonces suggère que le refus de faire un don équivaut à abandonner ces enfants à une morte certaine.

Médecins Sans Frontières (MSF) fait partie des organisations humanitaires internationales qui s'efforcent de répondre à la crise qui sévit en Somalie et dans les camps de réfugiés en Éthiopie et au Kenya. Dans un contexte où les organisations adoptent un discours basé sur la culpabilité et les messages superficiels, MSF s’efforce d’élaborer une stratégie de collecte de fonds responsable. Les experts en collecte de fonds affirment qu’offrir un portrait plus complexe en mentionnant les difficultés d’apporter une aide humanitaire sur place peut engendrer un certain cynisme et une certaine lassitude chez les donateurs. Selon eux, choquer le public est plus payant.


Somalie © Sven Torfinn
Scène de rue lors du passage d'un véhicule MSF en route vers l'hôpital de Galcayo en Somalie.

Au risque de perdre des dons, MSF croit qu’elle doit représenter de manière réaliste ce que vivent les Somaliens ainsi que les limites de son assistance. Un message plus simple accroîtrait peut-être les fonds recueillis, mais si cela conduit à présenter un portrait erroné de la situation, le prix à payer est trop élevé.

Les difficultés de l’aide humanitaire

De nouveaux problèmes surviennent constamment. Souvent, en particulier dans les zones de conflit, les organisations non gouvernementales (ONG) ne parviennent pas à venir en aide à ceux qui en ont le plus besoin. Au cours de ma carrière dans l’humanitaire, je n’ai pas encore vu d’opération réussissant à répondre à tous les besoins. Nous sommes toujours débordés. Nous devons faire des choix difficiles en faisant de notre mieux avec les ressources disponibles. Même lorsque nous répondons aux crises les plus simples, notre intervention n’est jamais suffisante.

La Somalie : une crise complexe

Parmi toutes les crises dont j’ai été témoin, celle qui sévit en Somalie est l’une des plus complexes. Travailler dans ce pays demande une connaissance profonde des acteurs politiques locaux, la capacité à négocier constamment avec les chefs de guerre et la volonté de poursuivre les projets dans un contexte d’insécurité.

En allant rendre visite à l’une de nos équipes en 2006, nous avons dû traverser une ligne de front entre deux villes. La procédure habituelle de MSF est de voyager avec l’un de nos chauffeurs parlant la langue du pays dans notre propre véhicule affichant le logo de MSF et des signes indiquant que nous ne sommes pas armés. 

Les choses sont cependant différentes en Somalie. Pour que les clans rivaux nous permettent de traverser la ligne de front, nous avons dû voyager dans le véhicule de l’un des clans, conduits par un de leurs chauffeurs, sous escorte armée de l’autre clan. Sur le siège arrière, j’étais flanquée de deux gardes armés, alors qu’un chauffeur du clan opposé était au volant. J’essayais d’imaginer comment ce chauffeur devait se sentir en quittant la sécurité de son territoire. Malgré cet arrangement peu orthodoxe, la procédure a fonctionné. Et tout ça, simplement pour aller d’un endroit à un autre.


Somalie © Sven Torfinn
Un patient de 19 ans se remet d'une opération à l'hôpital de Galcayo après avoir été blessé par balle à l'abdomen.

Depuis, le conflit en Somalie s’est considérablement envenimé et il n’est presque plus possible de traverser les lignes de front. Les organisations humanitaires ne sont ainsi plus en mesure d’acheminer du personnel et du matériel là où ils sont le plus requis. Les Somaliens qui le peuvent se rendent aux points de distribution d’aide à l’intérieur du pays ou traversent la frontière des pays voisins. Les autres périssent. Les familles sont condamnées à abandonner leurs proches lorsqu’ils n’ont plus la force de poursuivre le chemin.

La crise qui affecte actuellement la Somalie est le résultat de 20 années de guerre. Bien avant la sécheresse de ces derniers mois, on estime qu’il n’y avait que quatre médecins pour 100 000 personnes dans le pays. La plupart des professionnels de la santé travaillaient dans les villes, et non dans les régions rurales. Une femme sur 10 mourrait en couche, et une proportion alarmante de 25 pour cent des enfants ne voyaient jamais leur cinquième anniversaire. L’espérance de vie moyenne était de 47 ans.

Bien sûr, la sécheresse a exacerbé la crise. Les récoltes ont été perdues et le bétail a péri, mais à ceci s’ajoutent la guerre, la violence, le manque d’accès à l’aide humanitaire, des indicateurs de santé parmi les pires au monde ainsi que le coût élevé des denrées alimentaires et du transport.

Bien plus la sécheresse et la famine

Les annonces et les grands titres qui font référence à la crise en tant que « famine dans la Corne de l’Afrique » ou « la sécheresse en Afrique de l’Est » réduisent le combat de milliers de personnes qui tentent de survivre depuis des décennies dans les pires conditions sur terre, conditions dues au chaos politique et aux actions militaires, à un problème pouvant être résolu en distribuant eau et nourriture.

Faire un don pour sauver l’enfant affamé de la photo et atténuer sa culpabilité n’aidera pas beaucoup la Somalie. Bien sûr, je ne veux pas dire que les dons ne sont pas importants, mais plutôt que la question est plus complexe.

Votre générosité contribuera à sauver des vies. Il n’y a rien de plus important. Il faut cependant être réaliste et admettre que l’aide humanitaire seule ne peut résoudre les problèmes de la Somalie. L’aide humanitaire ne peut que garder des gens en vie dans l’espoir d’un avenir meilleur. Elle est une mesure temporaire jusqu’à ce que des solutions plus permanentes mettent fin au cercle vicieux.

Les donateurs de MSF peuvent comprendre un sujet aussi complexe. Je le sais car beaucoup d’entre eux demandent à ce qu’on leur explique les problèmes dans toute leur complexité.

Toutes les organisations humanitaires doivent parler ouvertement de la réalité qui se cache derrière les images tragiques des campagnes de collecte de fonds qui cherchent à attendrir le public. En montrant davantage notre douleur et notre déception, nous pouvons briser l’illusion créée involontairement selon laquelle nous sommes le remède à tous les maux du monde. Oui, nous perdrons certains de nos donateurs, mais je suis convaincue que la plupart d’entre eux continueront de soutenir l’aide humanitaire et le feront sur des bases plus solides, en acceptant que l’aide soit imparfaite. Si toutes les organisations humanitaires faisaient preuve de plus d'audace et présentaient des campagnes plus réalistes, nous pourrions atteindre des niveaux de transparence et de responsabilité inégalés.


Somalie © Sven Torfinn
Un infirmier parle aux patients de l'hôpital de Galcayo lors de ses visites.

Malgré les défauts des organisations humanitaires, elles représentent la meilleure source d’espoir pour des millions de gens désemparés. Nous avons le devoir d’agir, de faire tout ce que nous pouvons. Ce devoir doit l'emporter sur le cynisme en dépit des obstacles. Des vies en dépendent.

La crise actuelle n’affecte pas toute la Corne de l’Afrique et elle n’est pas causée uniquement par la sécheresse. Qu'est-ce qui différencie les gens affectés par la crise? Des années de souffrance provoquée par la guerre et la violence, un accès limité aux soins et à d’autres services essentiels en plus de la sécheresse.

Si le public s’attend à atténuer sa culpabilité et à résoudre la crise en nourrissant les enfants affamés des photos, il sera désagréablement surpris de voir de nouvelles crises se produire inévitablement. Peut-être devrons-nous alors faire face au cynisme que nous cherchons maintenant à éviter.

Certains de nos homologues dans d'autres ONG ont été irrités de nos critiques, allant jusqu’à dire qu’elles étaient « contre-productives ». Nous qui faisons partie du secteur humanitaire ne critiquons ouvertement les pratiques des autres que très rarement par peur de ternir l’ensemble de la profession aux yeux du public. Il y a des moments cependant, où briser le silence et engager un tel débat permet de transformer notre culture philanthropique de manière à ce que les Canadiens puissent faire des choix éclairés et qui ont un impact.


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