Photo: Per-Anders Pettersson, MSF
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Une aide dangereuse

Article de Michiel Hofman publié le 12 janvier dans le journal en ligne ForeignPolicy.com d'AfPak Channel.


Afghanistan | 13 janvier 2011

Alors que l’administration Obama poursuit ses délibérations sur la révision de sa stratégie en Afghanistan, la réalité des Afghans pris au piège de cette guerre de neuf ans passe souvent sous silence. Chercher une assistance auprès d’un des deux camps est devenu presque aussi dangereux pour eux que de s’en passer.

On a largement tendance à penser que tous les acteurs impliqués dans le conflit en Afghanistan sont des « humanitaires ». L’armée américaine, les alliés de l’OTAN, le gouvernement afghan et les groupes d’opposition armés soulignent tous leurs soi-disant activités humanitaires afin de gagner le cœur et l’esprit de la population civile.

À première vue, ceci semble n'être que bénéfique dans un pays aussi pauvre et instable. Après tout, quand on a faim, peu importe de savoir de qui on reçoit la nourriture. Pourtant, alors que la guerre se propage et s’intensifie en Afghanistan et que les besoins humanitaires augmentent proportionnellement, il est devenu de plus en plus dangereux pour le peuple afghan de recevoir l’aide fournie par des groupes militaires ou des groupes affiliés à ceux-ci. Le besoin d’apporter une aide indépendante et impartiale n’a jamais été aussi pressant.

Presque toutes les provinces en Afghanistan sont en proie à un conflit. Un nombre record d’attentats restreint l’accès de la population aux services de base. Le mieux que l’on puisse faire en temps de guerre, peu importe laquelle, est de maintenir les services essentiels à des endroits stratégiques et d’aider les patients à s’y rendre. C’est pour cette raison que le droit international humanitaire a été créé : pour garantir des soins médicaux essentiels à tous pendant les conflits, et ce, indépendamment des belligérants.

Afghanistan © Ton Koene
L'hôpital Ahmad Shah Baba, à l'est de Kaboul, ne tolère aucune arme. MSF y soutient le personnel du ministère de la Santé qui dessert une population d'environ 300 000 personnes en augmentation constante.

Pour les Afghans blessés ou malades, aller à une clinique dirigée par l’OTAN ou recevoir l’aide de groupes affiliés à la stratégie anti-insurrectionnelle de l’OTAN (COIN) engendre un risque de représailles de la part de l’opposition, qu’il s’agisse des Talibans ou d’autres groupes militants. Les civils sont confrontés aux mêmes risques de la part des forces internationales et afghanes s’ils ont recours à une aide provenant de l’opposition.

Dans ce contexte de guerre, solliciter des soins équivaut à prendre parti pour un belligérant ou un autre. Le résultat est une impasse tragique : les gens renoncent à solliciter des soins en raison des risques potentiels que ceci leur fait courir.

L’expérience des patients que Médecins Sans Frontières (MSF) aide à Lashkar Gah dans la province de Helmand, en témoigne. De graves conflits dans cette province déchirée par la guerre ont laissé près d’un million de personnes privées de soins de santé. « Des médecins militaires travaillent maintenant dans l’hôpital de district, et nous ne pouvons désormais plus nous y rendre. Cet hôpital est dédié aux civils, c’est pourquoi nous y allons », a expliqué récemment un des patients de notre hôpital. « Les armes y sont interdites, ce qui signifie que l’opposition ou les forces internationales ne nous feront pas de problèmes », ajoute-t-il. Un autre patient a déclaré : « Personne ne va à la clinique de l’OTAN parce qu’ils seraient pris pour cibles. C’est trop dangereux. »

Afghanistan © Kate Ribet/MSF
Un infirmier MSF afghan change les pansements d'un patient à L'hôpital Ahmad Shah Baba.

En effet, en août 2009, les forces afghanes et l’OTAN ont attaqué une clinique dans la province de Paktika, et une semaine plus tard, les forces américaines ont effectué un raid dans un hôpital de la province de Wardak. En mai 2009, des militants armés ont détruit une clinique dans la province de Khost. Ce ne sont là que quelques exemples illustrant les abus commis envers des structures médicales qui devraient être inviolables.

Par ailleurs, on ne peut que récuser les forces armées qui distribuent de l’aide sous couvert humanitaire dans le but d’assouvir leurs intérêts politiques et militaires plutôt que de répondre aux besoins. Ou encore l’aide au développement pour les civils, souvent offerte sous protection militaire, n’a pour objectif que de reconstruire la nation de façon stratégique. Mais personne, et encore moins les Afghans, s’attendent à ce que les gouvernements aillent à l’encontre de leurs propres intérêts stratégiques.

La société civile, cependant, a la capacité d’agir indépendamment.

Bien que la plupart des ONG prétendent que leur assistance repose sur des principes humanitaires, c’est rarement le cas en Afghanistan. De nombreuses ONG mettent en œuvre des projets de reconstruction de la nation sur l’ordre d’organismes gouvernementaux américains et afghans, comme l’Agence américaine pour le développement international (USAID). Les groupes d’opposition militants contestent la légitimité de ces efforts, car elles relèvent de la stratégie COIN à plus grande échelle. Cela a pour conséquence que ces ONG choisissent leur camp parmi les belligérants. Ainsi, malgré la présence de centaines d’ONG dans le pays, rares sont les endroits où les Afghans peuvent aller chercher des soins essentiels en toute sécurité.

Afghanistan © Kate Ribet/MSF
Une grand-mère est assise auprès de ses six petits-enfants dans une chambre de l'hôpital Boost de Lashkar Gah, dans la province d'Helmand. Les six enfants ont été blessés par un tir de rocket qui a touché leur maison dans le district de Nad Ali, au nord de Lashkar Gah. Trois autres enfants ont été tués et leur père demeure dans un état critique.

Ceci n’est pas une fatalité. MSF est parvenue à aménager un espace opérationnel en Afghanistan par le biais de négociations régulières, directes et transparentes avec toutes les parties belligérantes, ainsi qu’en maintenant une totale indépendance financière par rapport aux gouvernements afghans et occidentaux. De plus, MSF applique une stricte interdiction des armes dans ses structures médicales. Notre indépendance et notre approche purement fondées sur les besoins nous permettent d’étendre éventuellement nos opérations à d’autres régions du pays ravagées par la guerre, comme la province du Kunduz dans la région agitée du nord. Alors que d’autres groupes déplorent le manque d’« espace humanitaire », nous la voyons au contraire s’ouvrir en maintenant notre indépendance et notre engagement envers les Afghans, et ce, sans définir de programme.

Mais la confusion demeure. USAID et d’autres bailleurs de fonds occidentaux sous-traitent souvent le travail de développement avec des entreprises commerciales, comme Development Alternatives

Inc. ou International Relief and Development, pour mettre en œuvre des projets de COIN. Ces entreprises opèrent comme des corps militaires et habitent dans des camps armés et fortifiés. Ils illustrent non pas la façon dont les soldats se transforment en travailleurs humanitaires, mais plutôt la façon dont les soi-disant travailleurs humanitaires se transforment en militaires. Le fait que les médias fassent référence à ces entreprises comme étant des « groupes d’aide » crée une certaine confusion.

Ces entreprises ont choisi leur camp et ne peuvent prétendre ni à la neutralité, ni à l’indépendance. Qui plus est, ces ONG devraient faire le choix de travailler maintenant de façon indépendante afin de fournir une aide humanitaire en fonction des besoins, et seulement des besoins.

Alors que le conflit s’intensifie et se propage, le peuple afghan doit être en mesure de recevoir des soins essentiels sans avoir à choisir un camp et mettre leur vie en danger.


Michiel Hofman est récemment rentré d’une mission de deux ans à Kaboul en tant que représentant de MSF en Afghanistan.


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