Photo: Per-Anders Pettersson, MSF
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Trouver de l’or au Darfour


Soudan | 27 janvier 2010

Shangili Tobaya Talgi Dahabaya, ces mots font partie du générique d’une vieille série télévisée soudanaise qui se passe à Shangil Tobaya. Les mots Shangil Tobaya se traduisent en arabe classique soudanais par « soulève une brique » et le vers populaire se traduit par « soulève une brique et tu trouveras de l’or ». On m’a répété ce dicton quand j’ai dit à mes amis que lors de ma visite de quatre jours dans le nord du Darfour, je prendrais une journée pour visiter l’hôpital de Médecins Sans Frontières (MSF) à Shangil Tobaya.

Je suis arrivé en hélicoptère le matin du 19 octobre. Le temps était couvert. À bord du vieux Land Rover bringuebalant de MSF, nous avons traversé des champs de sable ornés de temps à autre de buissons verts. Par la vitre, je voyais d’innombrables gutiyat, ou huttes, faites de paille et de fins branchages. Elles étaient de forme conique et leur sommet s’ornait d’un toupet. Certaines des gutiyat étaient entourées de murs de terre sèche, d’autres étaient protégées derrière des murs combinant brique et terre. Peut-être les gens avaient-ils pensé qu’ils ne retourneraient pas de sitôt dans leur village. Il y avait des gutiyat juste en face de l’hôpital MSF et d’autres se trouvaient juste à côté. Ces deux zones sont connues comme étant respectivement le camp de Shangil Tobaya et de celui de Shadat, où résident environ 28 000 personnes déplacées. Beaucoup des déplacés ont fui leur domicile à cause d’éruptions de violence dans leur village et vivent dans des gutiyat depuis 2004. Peu après l’arrivée des déplacés, MSF a lancé ses activités médicales à Shangil Tobaya.

L’hôpital est une structure simple. Des tentes en PVC rigide et du matériel local comme des paillasses forment le bâtiment principal. La salle d’attente de l’hôpital est un coin abrité sous une tente avec une paillasse sur le sol et deux bancs sans dossier. Malgré son apparence modeste, l’hôpital est efficace et procure des soins de qualité.

Les salles de toiles de l’hôpital bruissent d’une activité constante. Des médecins, des infirmières, des sages-femmes et des aides-soignants s’occupent des patients. Dans l’une des salles, un médecin pèse un bébé pour voir s’il souffre de malnutrition. Pendant ce temps, dans le service des malades hospitalisés, trois femmes d’une trentaine d’années serrent contre elles leur bébé malnutri. Je souhaite un rétablissement rapide aux bébés et les mères sourient tristement.

La majorité des patients de l’hôpital sont des femmes et des enfants, un groupe extrêmement affecté par le conflit. Certaines femmes souffrent de dépression, de traumatismes et ont subi des violences sexuelles. Elles viennent à l’hôpital, dans le service de psychologie pour des conseils et de l’aide. Un petit nombre de femmes enceintes et d’enfants de moins de cinq ans fréquentent aussi l’hôpital parce qu’ils souffrent de malnutrition engendrée par la pauvreté et la sécheresse. Ces facteurs empêchent les femmes enceintes d’accroître leur ration alimentaire habituelle ou d’avoir une alimentation convenable. Les camps de déplacés sont bondés, ce qui obligent les gens à vivre dans la promiscuité. Ceci facilite la propagation des maladies, le système immunitaire de ces enfants étant déjà très faible en raison de leur jeune âge et de la pauvreté de leur alimentation.

Au cours de ma visite, il me fut impossible d’accompagner l’équipe de sensibilisation MSF constituée de 26 agents de santé communautaires originaires de Shangil Tobaya et qui se rend tous les jours dans les camps de déplacés et les villages éloignés. Ces agents de santé réalisent un dépistage nutritionnel, suivent les cas de malnutrition, conduisent les campagnes de vaccination, transfèrent les patients vers l’hôpital MSF et assurent auprès des populations une formation aux soins santé primaire et à l’hygiène. Ceux qui travaillent dans les camps voisins se déplacent à pied, alors que ceux qui visitent les villages éloignés s’y rendent à dos d’âne, la façon traditionnelle de se déplacer au Darfour, les voitures représentant une cible trop facile pour les bandits.

Les membres du personnel soudanais sont les éléments clés de l’hôpital, tandis qu’une infirmière internationale et un médecin ici arrivent par avion d’El-Fashir deux fois par semaine. L’instabilité des conditions de sécurité et les risques d’enlèvement des travailleurs humanitaires ne permettent pas au personnel international MSF de rester de façon permanente à Shangil Tobaya. Sans le dévouement et la détermination du personnel national, MSF ne serait pas en mesure de continuer à travailler ici. Le personnel hospitalier vient essentiellement du Darfour, et tous ont ressenti l’impact du conflit sur leur vie quotidienne. Le personnel local et les patients ont connu des pertes immenses, ils continuent pourtant à vivre avec dignité et ils se montrent généreux les uns envers les autres.

Malgré tout ce qu’ont vécu les gens de Shangil Tobaya, la communauté et la famille restent au cœur de leur société. Ils luttent au quotidien pour leur survie et pourtant, les résidents, tout comme les déplacés, mettent en commun leurs maigres ressources pour leurs voisins, leur famille, leurs amis. Les conditions de vie difficiles, les pertes, la souffrance émotionnelle et les souvenirs traumatisants ne les ont pourtant pas brisés. Habituellement utilisé en période de fêtes pour embellir les femmes, on pouvait voir du henné sur les mains et les pieds de nombreuses d’entre elles, témoignant d’une volonté de continuer à célébrer les mariages, les naissances et biens d’autres occasions encore. Ces femmes ont perdu leur foyer, leur village, ceux qu’elles aimaient mais elles tiennent toujours à célébrer la vie. Aujourd’hui encore, quand je pense aux gens que j’ai rencontrés à Shangil Tobaya, leur résistance et leur force devant le désespoir et l’incertitude continuent de m’inspirer.

Ce n’est peut-être pas sous les briques de Shangil Tobaya qu’on trouve de l’or, mais il est présent de bien des façons. Il est présent dans la manière simple, mais efficace et ingénieuse, avec laquelle l’hôpital MSF et son personnel dévoué continuent de s’occuper des milliers de personnes de Shangil Tobaya et des villages alentours. L’or, c’est l’esprit d’une communauté qui respire la compassion et l’humanité.


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