Photo: Per-Anders Pettersson, MSF
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Afghanistan : Des lits d’hôpitaux vides à Helmand

Après cinq ans d’absence, Médecins Sans Frontières a redémarré ses activités en Afghanistan. Avec une vaste expérience de ce contexte, Christopher Stokes, l’un des directeurs généraux MSF, revient d’une visite dans les projets MSF en Afghanistan.

 

Dans cet article, il explique les raisons pour lesquelles il est crucial pour MSF de baser ses activités sur trois piliers : les soins gratuits, le refus des financements gouvernementaux et la nécessité de ne pas accepter d’armes dans les hôpitaux.


Nouvelles | 10 décembre 2009

En Afghanistan, les indicateurs sanitaires sont aujourd’hui parmi les plus alarmants au monde. Dans la province de Helmand, le bruit de la guerre résonne vingt-quatre-heures sur vingt-quatre : la nuit, des hélicoptères décollent, tandis qu’au loin l'impact des tirs et des roquettes se fait entendre. Quitter les villages pour rejoindre les villes est extrêmement dangereux et, dans de nombreuses zones, simplement impossible.  Dans un tel contexte, des problèmes de santé ordinaires deviennent des urgences médicales.

MSF vient de démarrer des activités dans le seul hôpital de référence encore opérationnel de Helmand, le chef-lieu de la province de Lashkargah. Au cours des dernières années, cet hôpital a reçu une aide internationale considérable. Pourtant, lors de ma visite dans les différents services de l’hôpital, j’ai été frappé par l’absence de patients. En moyenne, seul un tiers des lits est occupé. Ainsi, le matin de ma visite, seuls 40 patients étaient hospitalisés dans cette structure de 124 lits.

Pourquoi si peu de patients? En vérité, les services médicaux fournis ont été plus qu’irréguliers. La majorité du personnel médical n’y travaille que le matin, et se rend l’après-midi pour un autre emploi dans des cliniques privées. Les pratiques médicales sont obsolètes : les médicaments sont prescrits en trop grande quantité, il peut arriver que sept antibiotiques différents soient administrés alors qu'un seul suffirait. Autre problème, le coût des médicaments. Bien que les consultations soient gratuites, les patients sont souvent renvoyés vers des pharmacies privées pour acheter eux-mêmes leurs médicaments. Leur coût peut être prohibitif pour les patients les plus démunis, surtout s’il vient s’ajouter à celui du transport vers l’hôpital. Enfin, même pour ceux qui en ont les moyens et parviennent à les acheter, ces médicaments se révèlent parfois de mauvaise qualité et peuvent être des contrefaçons.

L’hôpital, qui est loin de tourner à plein rendement, déborde pourtant de matériel médical de pointe. Des appareils de radiographie numériques de fabrication européenne ou chinoise, des appareils de laboratoire, du matériel chirurgical et des lampes scialytiques sont entassés dans le sous-sol, souvent encore dans leurs emballages. Il s’agit de dons de différents gouvernements, par le biais des équipes provinciales de reconstruction de la Force internationale d’assistance (ISAF) et de sécurité ou de l’aide bilatérale directe. La plupart du temps, cet équipement a été livré sans notice d'explications ou sans aucune instruction.

Lors de ma visite, un enfant atteint de la rougeole a été emmené à l’hôpital. Sa mère nous a expliqué que, dans son village, huit autres enfants présentaient des symptômes similaires. La rougeole est une maladie extrêmement contagieuse qui, sans traitement, peut être fatale. L’enfant présentait des complications et il avait besoin d’oxygène pour l’aider la nuit. Mais la seule machine à oxygène se trouvait dans un service de pédiatrie où la présence d’autres enfants comportait un risque de contagion élevé. L’enfant y sera quand même installé. Et dire que nous avions vu au moins six extracteurs d'oxygène mobiles dans le sous-sol, recouverts de poussière!

Cet enfant est une victime du conflit et son état critique témoigne de la vie ici en temps de guerre. Il a contracté une maladie contagieuse facilement évitable juste parce qu’il vit dans une région déchirée par la guerre où la vaccination est très limitée. La mère de cet enfant n’avait pas le choix : elle a donc pris le risque de se rendre à Lashkargah, mais elle a dû attendre jusqu’à ce qu’il soit presque trop tard. Même après huit ans de dons gouvernementaux et d’un « déversement » conséquent de matériel médical, l’hôpital n’est pas encore prêt à recevoir des patients et à leur offrir un traitement approprié.

Un peu plus tôt, nous avons vu arriver une femme enceinte, blessée lors une explosion. Il lui a fallu 48 heures pour rejoindre l’hôpital de Lashkargah. La mère a survécu à l'accouchement malgré une perforation utérine, mais son bébé, également touché in utero lors de l’explosion, est mort d'un choc septique. Si elle avait pu arriver plus rapidement à l'hôpital, deux vies auraient peut-être pu être sauvées.

Après les cinq ans d’absence qui ont suivi l’assassinat de cinq de nos collègues en 2004, MSF revient aujourd’hui sur le terrain avec la plus grande prudence, évaluant avec attention les risques encourus et les besoins. Notre seul objectif est d’offrir une assistance aux plus vulnérables, de permettre à un maximum d’habitants de survivre à ce conflit. Pour être acceptée par toutes les parties engagées dans un conflit, une organisation médicale humanitaire privée se doit d’apporter la preuve de son impartialité la plus totale et de faire clairement connaître son indépendance. Pour MSF, cette impartialité et cette indépendance se traduisent entre autres par notre décision de n’accepter pour nos actions aucun fonds provenant de gouvernements, en Afghanistan comme au Pakistan, et de refuser toutes les tentatives venant d’autres acteurs de nous contrôler ou de nous diriger.

La distinction autrefois claire entre forces armées, activités de reconstruction et de développement et les acteurs humanitaires est devenue très floue. Aujourd’hui, toutes les interventions d’aide, y compris les initiatives prises par les forces armées sont signalées comme « humanitaires ». Or, les acteurs humanitaires comme MSF agissent dans le but de fournir des soins à des personnes en détresse, sur la seule base de critères médicaux et sans autre objectif d’aucune sorte.

Il convient donc de faire des distinctions claires. Pourquoi? Parce que des organisations d’aide humanitaire comme MSF doivent chercher à venir en aide aux populations qui en ont besoin, quel que soit le lieu où elles vivent et indifféremment du combat qu’elles y mènent. Une organisation (quelle que soit son affiliation politique) qui choisit son camp, entre autres, à travers les financements qu’elle reçoit, ne pourra et ne voudra pas remplir cet objectif. De plus, le fait de rejoindre un camp implique souvent le besoin d’une protection armée, ce qui fait de l'organisation ou de la structure qu'elle soutient une cible militaire potentielle.

Aujourd’hui, plusieurs structures de santé dans la province de Helmand ont été réhabilitées par l’ISAF et sont protégées par les troupes de l’OTAN et de l’armée afghane. Elles sont par conséquent perçues comme des cibles militaires par les groupes d’opposition. En parallèle, les cliniques gérées par des ONG locales indépendantes sont souvent laissées dans un état de  quasi abandon pour les différencier des centres de santé soutenus par l’ISAF. Elles ont parfois été attaquées par les forces de l’ISAF elles-mêmes, qui les prennent, à tort, pour un repaire de l’opposition. Le résultat est que ces cliniques sont devenues un champ de bataille, mettant les patients en danger et les décourageant davantage de venir y chercher des soins.

Pour pouvoir reprendre nos activités en Afghanistan, il était donc essentiel de démilitariser les hôpitaux via la mise en œuvre d’une politique de « tolérance zéro » pour les armes dans les structures où nous travaillons. Nous demandons à toutes les parties ­– la police, les forces de coalition et l'opposition armée – de laisser leurs armes à l’extérieur de l’hôpital.

Nous avons également démarré des activités dans un second hôpital à l'est de Kaboul, dans une ville qui a vu sa population exploser avec le retour de réfugiés afghans revenant du Pakistan et de déplacés fuyant la guerre dans les provinces de l'est de l’Afghanistan. Malgré les besoins et la couverture limitée en termes de services de santé, cette zone a jusqu'ici été négligée par les organisations d'aide humanitaire, car elle ne fait pas partie des priorités de la politique de contre-insurrection menée à travers l’aide humanitaire. Un nombre important de financements sont consacrés à des projets d’infrastructure de grande ampleur à Kaboul, mais font défaut pour permettre d’apporter une assistance immédiate.  

Nos équipes médicales, composées de personnel afghan et d'expatriés, commencent à travailler dans ces deux structures. Notre objectif est d'offrir des soins médicaux de qualité et absolument gratuits, ainsi que des médicaments efficaces dans tous les services, de la maternité à la pédiatrie en passant par les opérations chirurgicales et les urgences. Parvenir à des soins de qualité passe par une collaboration étroite avec le personnel médical afghan. La prochaine priorité sera de faire en sorte que ces services fonctionnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et non plus seulement quelques heures par jour. MSF a l’intention d’étendre son soutien aux hôpitaux et aux centres de soins de santé ruraux d'autres provinces à partir de 2010, mais dans un contexte extrêmement dangereux, ces nouvelles activités ne pourront se mettre en place que progressivement.

Aujourd’hui en Afghanistan, il n’y a pas assez d’organisations capables d'évaluer de manière indépendante les besoins des populations dans les zones de conflit et d'y répondre. Dans une province comme Helmand, l’accès aux soins de santé est extrêmement limité. L'aide, davantage politique qu'humanitaire, se heurte à ses propres limites. Elle peut remplir les sous-sols des hôpitaux de matériel médical coûteux, mais elle ne remplira jamais les lits de patients vivant dans les différents lieux de conflit.


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