Pakistan : trop dangereux de rester, mais encore plus de partir
Chris Lockyear a passé la plus grande partie de 2008 et de 2009 au Pakistan en tant que chef de mission pour Médecins Sans Frontières (MSF). Il a travaillé dans environ 6 projets pour MSF dans des zones sensibles comme la Somalie et le Soudan. Chris témoigne ici des conditions difficiles dans lesquelles vivent de nombreux Pakistanais et des besoins médicaux immenses que MSF essaie de satisfaire.
Photo : MSF | Le chef de mission MSF, Chris Lockyear, au Pakistan après le tremblement de terre de 2008.
Après avoir passé 15 mois au Pakistan comme chef de mission, je n’ai pas la prétention de dire qu’il s’agit ici d’une véritable « lettre du terrain » puisque cela fait déjà quelques temps que je suis rentré. Même si ce témoignage n’a pas été écrit sur le terrain, il a l’intérêt d’avoir bénéficié d’une période de réflexion. Comme vous pouvez l’imaginer, j’en suis sûr, il y a une quantité de choses que je pourrais écrire après une expérience semblable.
Nous avons connu des inondations, un tremblement de terre et le déplacement de personnes le plus important au Pakistan depuis la séparation avec l’Inde en 1947, et avons organisé des interventions pour y répondre. Tout ceci en plus des activités que nous avions planifiées visant pour la plupart à fournir des services médicaux aux mères et aux enfants, un domaine médical largement négligé par le système de santé local.
Il semble que le Pakistan, si vous avez un intérêt particulier pour ce pays, soit toujours à la une des médias : les troupes occidentales en Afghanistan, les dons considérables offerts par les gouvernements occidentaux pour le développement et la stabilité du pays, la diaspora pakistanaise immense et dispersée aux quatre coins du monde. Tout ceci alimente l’intérêt international pour ce pays. Il semble en effet, lorsque vous êtes sur place, que le monde tourne autour du Pakistan.
Les médias parlent beaucoup de la politique, de l’économie, des combats, mais très peu de la population du Pakistan. Pendant que j’étais là-bas, j’ai vu des villages entiers détruits en une nuit par des catastrophes naturelles, et des milliers de personnes fuyant leurs terres natales suite aux combats les plus ardents depuis des dizaines d’années.
Photo : Marta Ramoneda | Dans le centre médical rural pour déplacés de Takht Bhai soutenu par MSF dans le district de Mardan, dans la province des territoires du Nord-Ouest, des enfants déplacés avec des médicaments dans leurs mains et des femmes sont assis dans la salle d’attente réservée aux femmes.
Un des moments dont je me souviens le mieux était lorsqu’un jour à Mardan, juste à l’extérieur de la capitale provinciale de Peshawar, j’étais assis dans un camp de déplacés avec des hommes qui avaient fui Bajaur Agency, à la frontière afghane. Alors que nous étions assis ensemble, leur téléphone cellulaire s’est mis à sonner. « Qu’est-ce qu’il se passe? », leur demandai-je alors que la réunion commençait à battre de l’aile. « Il y a à nouveau des hélicoptères au-dessus de notre maison, notre village est cerné par les milices... »
Naïvement, je croyais que tout le monde avait fui le village, mais certaines personnes avaient dû rester sur place pour veiller sur les membres de leur famille et sur leurs biens. Dans le chaos, les hommes avec lesquels j’étais assis essayaient de guider leurs proches et leur recommandaient la prudence. J’ai entendu des histoires sur des personnes qui ont passé un dernier coup de téléphone à leurs proches sans savoir si ceux-ci allaient survivre. Heureusement, je n’ai jamais connu cela moi-même, mais à ce moment-là j’étais entouré par des dizaines de personnes qui vivaient cette situation d’horreur.
Il y a tant d’autres histoires, comme celles de ces familles qui cherchent désespérément un refuge, courant avec un bébé dans leurs bras, ou ces familles qui s’enfuient sur la route alors qu’une attaque vient de se produire, ou ces gens qui doivent prendre la fuite, mais ne peuvent tout simplement pas partir à cause des risques qu’ils encourent sur leur chemin… trop dangereux de rester, mais encore plus de partir. Le simple fait d’imaginer cette situation me remplit d’horreur. Mais ceux-ci ne sont que des exemples de milliers d’autres histoires dont les médias ne parlent pas, qu’il est facile de manquer et d’ignorer, mais qui se produisent tous les jours. C’est la raison pour laquelle MSF a inclus le Pakistan dans sa liste annuelle des 10 pires crises humanitaires pour 2008.
Photo : Marta Ramoneda | Un médecin local travaillant pour MSF ausculte un bébé dans le centre médical rural pour déplacés de Takht Bhai soutenu par MSF dans le district de Mardan, dans la province des territoires du Nord-Ouest.
Les besoins directs pour une intervention humanitaire médicale au Pakistan sont indéniables, que ce soient en soutenant le système de santé rural (y compris les soins maternels et infantiles largement négligés), en menant des opérations pour répondre aux nombreuses catastrophes naturelles ou en soignant les blessés après un combat entre les forces gouvernementales et les militants (provoquant le déplacement de centaines de milliers de personnes). Toutefois, fournir une aide au Pakistan n’est pas chose facile. Dans l’un des pays les plus chargés politiquement et militairement du monde, l’aide est très souvent perçue comme ayant des fins politiques ou suivant les gros titres plutôt qu’étant motivée par l’impartialité et mettant la priorité sur la population. Ceci alimente la méfiance et le désenchantement de la population locale qui se demande « Pourquoi nous envoient-ils des bombes d’un côté, mais nous apportent des médicaments de l’autre? » L’assistance dont les gens ont besoin et qu’ils méritent est souvent liée à un plus grand agenda politique.
Je suis vraiment satisfait de la manière dont MSF reste neutre dans des situations aussi complexes et essaie au moins de venir en aide à ceux qui dépendent le plus de notre assistance. Nous offrons des soins comme peu d’autres organisations peuvent le faire. Notre indépendance est extrêmement importante que ce soit en théorie, mais aussi en pratique, car sans cela certaines organisations risquent d’être mêlées à des considérations de politiques locales et internationales. MSF occupe une position unique au Pakistan et c’est grâce à sa conviction et à nos équipes dévouées et pleines de talents que nous sommes en mesure d’aider les gens qui sont le plus affectés par la situation hautement instable et en perpétuel changement du Pakistan.
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