Photo: Per-Anders Pettersson, MSF
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Dans les yeux de chacun, vous percevez une peur indescriptible

Katharine Derderian revient du district du Haut-Uélé, dans le Nord-Est de la République démocratique du Congo (RDC), où elle a coordonné les activités de MSF. Dans cet entrevue, elle parle du climat de peur qui règne dans cette région où un conflit oppose les rebelles ougandais de l’Armée de résistance du Seigneur (Lord’s Resistance Army ou LRA) aux forces armées congolaises.


République Démocratique Du Congo | 21 août 2009

QUELLE EST LA SITUATION DANS CETTE RÉGION DU CONGO?

Depuis septembre 2008, les rebelles de la LRA qui viennent de l’Ouganda voisin, ont commis des violences extrêmes à l’encontre des populations des Haut-Uélé et Bas-Uélé, au Nord-Est de la RDC. En mars, la situation s’est même aggravée lorsque les pays limitrophes ont lancé une offensive militaire conjointe contre la LRA. Les violences touchent aujourd’hui plusieurs régions du Nord de la RDC, du Sud-Soudan et même de République centrafricaine. Les violences à l’encontre des civils continuent et l’accès des organisations humanitaires reste difficile en raison de la forte insécurité. Les événements qui se produisent aujourd’hui dans le Nord-Est du Congo et au Sud-Soudan constituent l’une des crises les plus négligées.

QUELLES SONT LES ACTIVITÉS DE MSF LÀ-BAS?

J’étais responsable du projet MSF dans les villes de Niangara et Faradje, dans le district du Haut-Uélé. À Niangara, MSF soutient un hôpital de référence d’une cinquantaine de lits, où nous offrons notamment des soins médicaux et psychologiques pour les victimes de violences sexuelles. De l’autre côté de la rivière Uélé, qui traverse la ville, nous travaillons aussi dans un centre de santé. Au total, l’équipe de Niangara assure 800 consultations médicales par semaine. Du côté de Faradje, nous venons en aide à un centre de santé de 40 lits, où l’équipe assure 500 consultations hebdomadaires et offre également une aide psychosociale aux personnes ayant vécu des expériences traumatisantes. D’autres équipes MSF travaillent également dans les localités de Dungu, Dingila et Doruma. Au total, 130 Congolais et 21 employés internationaux travaillent dans les projets MSF au Haut-Uélé et au Bas-Uélé.

OÙ VIVENT LES PERSONNES DÉPLACÉES PAR LES VIOLENCES?

Selon les estimations officielles, 250 000 personnes ont fui les violences dans le nord de la RDC et des dizaines de milliers d’autres ont traversé la frontière pour se réfugier au Sud du Soudan. À Faradje, 4 000 personnes déplacées vivent rassemblées dans trois camps alors qu’à Niangara, ils sont environ 10 000 à être accueillis au sein de la population locale. Les habitants de la région vivaient déjà dans des conditions très précaires, mais j’ai constaté une très grande solidarité avec les habitants accueillant les nouveaux déplacés. Le problème est que les conditions de vie se détériorent pour tout le monde, non seulement les déplacés mais aussi les populations résidentes.

La population locale essaie en effet tant bien que mal d’aider les déplacés, du fait de la faible présence humanitaire. Elle leur offre un endroit où loger, de la nourriture et des vêtements, alors que ces personnes ne parlent parfois pas la même langue. Une femme m’a raconté que les habitants avait fui les villages au milieu de la nuit ou tôt le matin sans même s’être habillés tant ils craignaient pour leur vie. Les personnes déplacées qui vivent dans les villages où nous travaillons nous ont dit que même les vêtements qu’ils portaient leur avaient été donnés après leur arrivée. Comme on partage tout ici, c’est aussi bien la population locale que les déplacés qui se retrouvent dans une situation difficile, avec moins de nourriture et moins de moyens pour s’en sortir. Les gens partagent tout, même la misère…

LES PERSONNES DÉPLACÉES PEUVENT-ELLES RENTRER CHEZ ELLES?

Quelques personnes ont essayé de rentrer, mais il s’agit d’une toute petite minorité. Une fois sur place, ce qu’ils y retrouvent ne leur permet souvent pas de rester : leur maison a été brûlée, leurs biens ont été pillés et l’insécurité est omniprésente. La plupart des personnes déplacées reste donc dans les villes ou les camps de déplacés, se sentant davantage en sécurité, « l’union faisant la force ». Quand la nourriture fait défaut, certaines personnes tentent cependant de retourner vers leur champ, pour pouvoir survivre. Toutefois, il est clair que la dernière récolte, celle de mars et avril, a été perdue. Pour la prochaine, qui arrive maintenant, la plupart des habitants de la région n’ont pas pu planter de semis en raison de l’insécurité et de la peur.

PEUT-ON PERCEVOIR CETTE PEUR AU CONTACT DE LA POPULATION?

Les attaques ont lieu depuis septembre 2008, et ont notamment pris place le jour de Noël à Faradje. Dans les yeux de chacun, vous percevez une peur indescriptible.

La peur persiste car presque tout le monde a été affecté par une forme de violence, soit parce qu’ils l’ont subie eux-mêmes, soit parce que des personnes de leur entourage ont été victimes d’un meurtre, d’un viol ou d’un enlèvement. C’est une violence crainte de toutes parts : la peur de se faire attaquer en pleine nuit ou très tôt le matin et qui les empêche de trouver le sommeil, la peur que leurs enfants soient enlevés, et la peur d’abandonner sa maison et sa terre – alors qu’elle signifie tout pour ces paysans et constitue leur source première de nourriture.

Lors des consultations médicales, l’équipe MSF soigne non seulement le paludisme, les infections respiratoires ou sexuellement transmissibles, mais aussi des cas de gastrites ou de douleurs générales. Ces derniers diagnostics sont notamment des indicateurs de stress.

En plus des soins médicaux, nous avons mis en place un programme d’aide psychosociale. Dans cette région, presque toutes les personnes que vous rencontrez ont vécu des expériences traumatisantes. Au cours des dernières semaines, au centre de santé de Faradje, nous avons commencé à recevoir un nombre croissant d’enfants enlevés par les rebelles de la LRA pour servir de porteurs, de combattants ou encore d’esclaves sexuels. À ce jour, nous avons pris en charge 108 enfants, autant des garçons que des filles, âgés entre 9 et 18 ans environ. Nous leur offrons un endroit pour dormir, des espaces de jeu et un accompagnement individuel par un psychologue MSF. J’ai été impressionnée de voir à quel point ils évoluent positivement.

LES ORGANISATIONS HUMANITAIRES SONT-ELLES EN MESURE DE RÉPONDRE AUX BESOINS DES POPULATIONS?

En raison du manque de route et de l’insécurité, il est très difficile pour les organisations humanitaires de travailler dans la région. Pour les mêmes raisons, MSF est d’ailleurs contrainte d’effectuer la majorité de ses déplacements en avion. Aujourd’hui, l’aide humanitaire est largement insuffisante pour répondre aux besoins des populations de la région, qu’elles aient été déplacées ou non. C’est pourquoi nous continuons de demander que d’autres organisations humanitaires établissent une présence permanente auprès des populations des Haut-Uélé et Bas-Uélé.

La présence d’organisations comme MSF apporte non seulement une aide médicale et humanitaire, mais aussi un certain niveau de normalité. Pour vous donner un exemple, quand nous sommes arrivés pour la première fois à Niangara, l’hôpital fonctionnait comme il le pouvait, mais était dans un piteux état, entouré de très hautes herbes. Tout en relançant ses activités médicales, l’équipe MSF a commencé à couper ces friches. Dans les jours qui ont suivi et aujourd’hui encore, nous avons remarqué qu’un peu partout dans la ville, la population était en train de couper l’herbe. J’ai trouvé cela très symbolique…


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