Photo: Per-Anders Pettersson, MSF
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Le choléra s’abat sur Beitbridge


Zimbabwe | 28 novembre 2008

« Je ne suis pas très à l’aise » annonce doucement Henry, un homme d'âge moyen en regardant courtoisement Clara Chamizo alors qu’il est allongé sur le plancher sale. Henry est tellement déshydraté que ses joues sont creusées et ses yeux enfoncés. Clara Chamizo, une infirmière qui travaille pour Médecins Sans Frontières (MSF) sur le projet de Beitbridge au Zimbabwe, voit bien l’absurdité de cette assertion au moment même où elle se trouve au milieu de dizaines de patients gisant à même la terre dans l'arrière-cour de l’hôpital principal. La propagation du choléra a été très rapide dans cette ville frontalière d’environ 40 000 habitants.

« Normalement, le choléra commence par quelques cas, puis atteint son maximum après quelques semaines », explique Luis María Tello, coordonnateur des urgences pour MSF, arrivé sur les lieux quelques jours après que les premiers cas eurent été rapportés. Il est surpris par un tel nombre de cas. Les investigations confirmeront plus tard si les personnes ont contracté le choléra d’une même source, en même temps, tel qu’il le suspecte.

Le vendredi 14 novembre, les autorités sanitaires zimbabwéennes de Beitbridge avaient signalé cinq cas à MSF. Deux jours plus tard, plus de 500 cas étaient signalés et à la fin de la semaine, plus de 1500.

Les patients avaient d’abord été placés à l’intérieur de l’hôpital principal de Beitbridge; la plupart gisaient sur le sol en ciment dans des conditions d’hygiène déplorables. Il était impossible de gérer les besoins en matière d’hygiène et de décontaminer les salles avec seulement une ou deux personnes affectées au nettoyage. On manquait également de matériel approprié, de produits chimiques et d’eau, et ne parlons pas des toilettes de l’hôpital qui étaient bouchées depuis longtemps.

Le 16 novembre au matin, l’hôpital a décidé de mettre tous les patients derrière le bâtiment, à même la terre, pour que les liquides organiques s’écoulent et soient absorbés par le sol.

C’était terrible à voir. Des patients gisant dans la poussière sous une chaleur de plomb atteignant 45 °C, qui demandaient à recevoir la perfusion (de soluté lactate de Ringer) qui pourrait leur sauver la vie. Mais on ne pouvait même pas leur offrir à boire puisque l’accès à l’eau avait été coupé à l’hôpital, comme dans le reste de la ville.

Veronica Nicola, pédiatre et coordonnatrice de projet argentine qui a participé à plusieurs missions MSF, dit qu’elle n’a jamais posé autant de perfusions en une seule journée de sa vie. « Pour moi, explique-t-elle, le plus dur c’était de pouvoir me concentrer sur une seule personne. Il y avait un homme couché à côté d’un des chariots sous le soleil. Le temps que j’arrive jusqu’à lui, il était en état de choc. Nous avons essayé dix fois de trouver une veine, mais il a commencé à suffoquer et il est mort là, sous nos yeux. »

Veronica fait une pause, puis ajoute : « Si je l’avais vu une demi-heure plus tôt, on aurait pu faire quelque chose. Mais il y avait tant de gens allongés là, chacun appelant à l’aide. C’était très difficile.» En une semaine, 54 personnes sont décédées.

L’hôpital de Beitbridge n’avait ni solutions intraveineuses ni comprimés de sodium pour réhydratation orale en stock. MSF a envoyé plus de 800 litres de soluté injectable de lactate de Ringer le premier jour de l’intervention et depuis, l’hôpital est approvisionné régulièrement. En dix jours, douze chargements de fournitures médicales et logistiques sont arrivés. Une équipe composée de 16 médecins, infirmiers, logisticiens et administrateurs internationaux est à Beitbridge pour faire face à l’épidémie. Plus d’une centaine de personnes supplémentaires — personnel de santé, de nettoyage et journaliers — ont été embauchées sur place.

Un centre de traitement du choléra de 130 lits a été mis sur pied en trois jours. Un seau est placé sous les lits qui sont pourvus d’un trou pour permettre la récupération de la diarrhée.

Une fois la bactérie entrée dans le corps, elle libère une toxine. Sous l’effet de celle-ci, l’intestin sécrète de façon anormale l’eau du corps. L’eau accumulée ainsi dans l’intestin est évacuée sous forme de diarrhées. La seule chose que l’on puisse faire, c’est de donner à l’organisme suffisamment de liquide pour qu’il survive jusqu’à ce que le cycle de vie de la bactérie prenne fin, en général, au bout de cinq jours. Sans quoi, le patient peut mourir dans les heures qui suivent la contagion.

Une bonne hygiène constitue le seul moyen de prévention. Dès le second jour de l’épidémie, deux personnes du bureau de l’hygiène de l’environnement (Environmental Health Office, EHO) du Zimbawe ont parcouru la ville à bord d’un véhicule de MSF pour renseigner la population sur la façon d’éviter le choléra.

Beitbridge est une ville carrefour formée de migrants, de camionneurs, de travailleuses du sexe, d’enfants non accompagnés et de personnes désespérées qui essaient de trouver une meilleure vie, pour la plupart en tentant de franchir la frontière avec l’Afrique du Sud. La crise politique et économique qui sévit actuellement au Zimbawe ne fait qu’amplifier le manque de services de base, en particulier dans une ville à la croissance si désordonnée. Il y a des ordures partout, les eaux d’égout se déversent dans les rues et les coupures d’eau et d’électricité sont pratiquement quotidiennes.

Le véhicule de MSF qui se déplace lentement dans les quartiers de la ville avec le personnel du EHO qui tente de faire passer le message par haut-parleurs se heurte à la colère de la population : « Comment voulez-vous que l’on contrôle le choléra quand il n’y a pas d’eau! Regardez les eaux usées qui s’écoulent ici, juste à côté de nous! Pourquoi ne nettoyez-vous pas les ordures qui sont dans la rue? »

Sur la route principale qui traverse Beitbridge se trouve un endroit où tous les camionneurs s’arrêtent avant de traverser la frontière. Parfois, les formalités douanières peuvent prendre plusieurs jours. Alors, ils restent là et campent avec leurs passagers et leur famille. Lorsque le véhicule de MSF s’y arrête, ils se regroupent autour et montrent leur colère tout comme les résidents. Ils montrent du doigt les puisards où ils doivent se laver les mains et un champ de poussière couvert d’excréments humains à côté. « Où doit-on aller? » implore un homme.

Ce sont des problèmes à long terme. Le poste d’alimentation d’eau ne possède pas les pièces nécessaires pour réparer ses pompes. Et même s’il les avait, il faut de l’électricité pour pomper l’eau depuis la tour vers la ville. L’électricité dépend de la mine de charbon dont les ouvriers n’ont pas été payés depuis plus d’un an et ne produisent plus de charbon. Il n’y a pas de carburant pour alimenter les camions à ordures et il n’y a pas d’argent pour payer les salaires des éboueurs. Il n’y a ni équipement pour réparer le réseau d’égout, ni argent pour payer le personnel. Il n’existe pas de solution miracle.


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