Traiter les co-infections tuberculose/VIH au Kenya; tout un défi
Le Dr Desmond Sjauwfoekloy a passé 9 mois dans le programme VIH/sida de Médecins Sans Frontières (MSF) à Homa Bay, dans l’ouest du Kenya, où il coordonnait les activités médicales pour le traitement de la tuberculose. Il nous explique comment diagnostiquer et soigner efficacement les patients souffrant d’une double infection tuberculose/VIH dans cette région.
Que pouvez-vous nous dire du projet MSF à Homa Bay?
Homa Bay est une ville qui compte environ 50 000 habitants, qui vivent principalement le long des rives du lac Victoria, dans l’ouest du Kenya. La plupart des habitants vivent de la pêche ou de l’agriculture de subsistance. Dans tout le pays, la prévalence du VIH se situe entre 6 et 7 %, mais dans cette région du Kenya, dans la province de Nyanza, elle atteint les 35 %. Plus de 10 000 patients sont pris en charge dans le programme VIH/sida de MSF, et près de 6000 sont sous traitement antirétroviral. Nous soignons entre 1500 et 2000 malades de la tuberculose chaque année. Parmi nos patients souffrant de la tuberculose, 90 % sont séropositifs.
À quoi ressemble le régime médicamenteux d’un patient souffrant d’une co-infection tuberculose/VIH? Y a-t-il des interactions médicamenteuses entre les deux traitements?
Un patient souffrant d’une double infection tuberculose/VIH doit prendre beaucoup de médicaments. D’abord, pour lutter contre le VIH, il doit suivre une trithérapie, soit une association de 3 médicaments, et prendre du Cotrimoxazole pour la prophylaxie. Dans de nombreux cas, en fonction de la progression de la maladie, il doit également prendre des compléments nutritionnels. Heureusement, malgré quelques exceptions, le traitement contre la tuberculose se présente sous la forme d’une combinaison médicamenteuse fixe. Pendant les 2 premiers mois, le patient prend un comprimé qui associe quatre médicaments, et les 4 mois restants, un comprimé qui associe 2 médicaments. Cela fait un total de 8 ou 9 médicaments, mais si pour des raisons quelconques, certains patients ne peuvent pas prendre de traitement mixte, ils doivent alors prendre les médicaments individuellement, ce qui représente une bonne poignée de médicaments.
Le traitement contre le VIH/sida a de nombreux effets secondaires qui ont été très bien documentés, et les médicaments contre la tuberculose ont eux aussi des effets secondaires bien particuliers. Il existe ensuite des interactions entre le traitement du VIH/sida et de la tuberculose. Si par exemple, nous devons remplacer la Névirapine, un médicament contre le VIH, car il interagit avec la Rifampicine, antibiotique utilisé pour traiter la tuberculose, alors le patient devra changer de régime médicamenteux, ce qui constitue un frein majeur à l’adhérence au traitement.
Quels sont les effets secondaires du traitement contre la tuberculose?
Le plus courant est la neuropathie. Les patients se plaignent essentiellement de picotements et de douleurs dans les pieds et les doigts. Ensuite, de nombreux médicaments antituberculeux peuvent entraîner des hépatites, une inflammation du foie, ou la jaunisse. L’Ethambutol peut causer une neuropathie optique, les patients peuvent alors éprouver des problèmes de la vue, et s’ils ne sont pas suivis dès le départ, ils peuvent même perdre la vue.
Quels sont les médicaments antituberculeux offerts en ce moment?
Il n’y a rien de nouveau qui soit utilisé à une grande échelle. Bien sûr, certains médicaments utilisés pour d’autres maladies ont été testés pour savoir s’ils avaient un effet sur la tuberculose, mais aucun nouveau médicament spécifiquement conçu contre la tuberculose n’a été mis au point.
Quelles sont les conséquences des effets secondaires et du manque de nouveaux médicaments sur la santé des malades de co-infections tuberculose/VIH?
Ces médicaments entraînent des effets secondaires, donc théoriquement, si on mettait au point un nouveau traitement capable de réduire la durée du traitement de 2 à 3 mois, je pense que ça pourrait faire la différence en ce qui concerne l’adhérence. Je pense que si les patients interrompent ou abandonnent leur traitement, c’est principalement dû à la longueur du processus et aux nombreux effets secondaires, et aussi parce que les patients qui commencent à se porter mieux ne comprennent pas qu’il faut poursuivre le traitement.
Soignez-vous la tuberculose multirésistante à Homa Bay?
Notre programme pour la tuberculose multirésistante existe depuis maintenant quelques années. Notre premier patient est à présent soigné, mais nous n’avons pu mettre que 5 patients sous traitement jusqu’à maintenant. Malheureusement, une jeune fille qui avait contracté la tuberculose depuis longtemps et qui était traitée ailleurs est décédée alors que nous venions de la mettre sous traitement. Tous nos patients qui sont en ce moment sous traitement se portent bien.
Quel est le plus grand défi à relever pour traiter les co-infections tuberculose/VIH?
Nous nous préoccupons surtout de bien faire les choses. Nous devons diagnostiquer les patients précocement, c’est pourquoi MSF a décidé de construire un laboratoire de culture de la tuberculose, car nous savons que nous avons des difficultés à dépister les patients souffrant de co-infections, et que ce sont eux qui succombent le plus rapidement à la maladie. En laboratoire, nous pouvons identifier le germe de la tuberculose après mise en culture d’un échantillon d’expectoration. Ce dernier test est plus fiable, et permet de détecter la tuberculose dans 90 % des cas.
Nous cherchons également à pratiquer la coloration à l’Auramine, qui permet de mettre en évidence les bacilles de la tuberculose. Avec cette méthode, les techniciens de laboratoire peuvent dépister plus vite, plus efficacement, et plus exactement les souches tuberculeuses dans les échantillons.
Je dirais que nos 3 défis majeurs sont donc : premièrement, procéder à des diagnostics de qualité, deuxièmement, utiliser les meilleurs médicaments, et enfin, faire le nécessaire pour que les patients suivent leur traitement jusqu’au bout. Malheureusement, certains patients, sans que ce soit leur faute, ne prennent pas leurs médicaments convenablement, ne sont pas mis sous un traitement approprié, ou n’ont pas un dosage adapté, et nous pensons que c’est ce qui fait progresser la tuberculose multirésistante.
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