Des médicaments contre le sida à prix abordable, offerts sur le marché et adaptés aux pays en développement : un problème très actuel
La Campagne d’accès pour les médicaments essentiels de Médecins Sans Frontières (MSF), a publié pour la première fois en 2001 un rapport sur le prix des médicaments contre le sida, pour pallier le manque d’informations transparentes auquel étaient en butte les prescripteurs, de manière à ce que ceux-ci puissent prendre des décisions éclairées sur l’achat de médicaments. MSF ainsi que d’autres prescripteurs de traitements du VIH/sida dans les pays en développement continuent de se battre pour que les antirétroviraux (ARV) soient à un prix abordable offerts sur le marché et adaptés aux besoins. Le 11e rapport sur la question qui vient de sortir, intitulé « Untangling the web — un guide sur le prix des antirétroviraux » donne un aperçu de l’évolution des prix des ARV depuis 2001. Karen Day, coordonnatrice des pharmaciens à la Campagne d’accès pour les médicaments essentiels de MSF, présente ici quelques points forts de ce rapport.
Combien coûte aujourd’hui le traitement d’un patient avec des ARV dans les pays en développement?
La combinaison d’antirétroviraux à dose fixe de première intention (3TC/d4T/NVP), la plus abordable, coûte aujourd’hui 87 dollars par patient et par an. Nous avons fait du chemin depuis 2001. Le coût de ce traitement était de plus de 10 000 dollars par an avant que les fabricants de génériques ne commencent à produire des ARV. Cela représente ainsi une baisse du prix de plus de 99 %. Mais le vrai problème auquel MSF et les autres prescripteurs sont confrontés est le prix élevé des nouveaux ARV.
LE VIH/sida est une maladie qui exige un traitement à vie et les gens ont besoin d’avoir accès aux nouveaux médicaments pour avoir des solutions de rechange quand leurs médicaments provoquent des effets secondaires ou quand ils développent une résistance aux médicaments. La résistance est quelque chose qui apparaît inévitablement même si les patients prennent bien leur régime de médicaments. Pour ces cas-là, nous devons avoir accès aux nouveaux médicaments, plus puissants et moins toxiques.
Pouvez-vous donner un exemple de la différence de prix pour les gens qui doivent changer de médicaments, en raison d’effets secondaires?
La stavudine (d4T), l’un des composants des associations d’ARV à doses fixes les plus couramment utilisées, provoque fréquemment de nombreux effets secondaires. Dans l’un des projets sida menés par MSF au Rwanda, presque un patient sur six qui prenait de la stavudine a dû changer de schéma thérapeutique, en raison de sa toxicité. En 2006, l’Organisation mondiale de la santé a recommandé que les prescripteurs abandonnent ce médicament au profit de traitements moins toxiques, basés soit sur la zivovudine (AZT) ou le ténofovir (TDF).Mais cela a d’énormes répercussions en termes de prix qui sont, au mieux, multipliés par deux pour les traitements à base d’AZT, mais peuvent être multipliés par onze pour les traitements à base de TDF, dans les pays qui ne peuvent avoir accès aux versions génériques en raison du régime de protection des brevets. Nous avons besoin que les prix baissent, mais pour cela, il faut qu’il y ait plus de fabricants sur le marché de manière à instaurer une concurrence entraînant une diminution des prix.
Qu’en est-il des patients qui ont besoin de nouveaux médicaments, parce qu’ils développent une résistance?
Pour les patients qui ont besoin d’un traitement de deuxième intention, la différence de prix est énorme. Les prix sont multipliés par neuf, voire par dix-sept dans certains pays à revenus intermédiaires où les médicaments sont brevetés et où les prescripteurs doivent acheter le médicament au laboratoire d’origine. Or les besoins pour les traitements de deuxième intention continueront d’augmenter. Dans le premier projet sida de MSF, à Khayelitsha en Afrique du Sud, 22 % des patients en traitement depuis cinq ans ont dû passer à une association de médicaments de deuxième intention. Nous avons vraiment besoin que les nouveaux médicaments soient disponibles dans les pays en développement à un prix plus abordable.
Les laboratoires pharmaceutiques offrent bien des réductions aux pays en développement?
Oui, mais quand de nouveaux médicaments sont commercialisés, les laboratoires en ont généralement le monopole et ils peuvent contrôler le marché en décidant quels pays peuvent avoir accès à ces médicaments et à quel prix. L’expérience a montré que les réductions offertes par ces entreprises sont insuffisantes pour noter une réelle différence. La concurrence entre plusieurs fabricants est le moyen éprouvé pour faire baisser les prix, mais les brevets peuvent constituer un obstacle à ce que les fabricants de génériques aient accès au marché des nouveaux médicaments. L’Inde par exemple n’a pas délivré de brevets pharmaceutiques jusqu’en 2005 et a été ainsi l’un des principaux pays où des médicaments d’un prix abordable ont été produits. En fait, MSF achète plus de 80 % de ses médicaments contre le sida à des fabricants indiens et l’Inde a été qualifiée de « pharmacie du monde en développement ».
Pourquoi n’y a-t-il donc pas de versions génériques à un prix abordable; de nouveaux médicaments dont on a de plus en plus besoin?
Parce qu’un nombre sans cesse croissant de ces nouveaux médicaments font l’objet d’une demande de brevet en Inde, en dépit du fait que ce pays ait une législation très stricte sur ce qui peut ou non être breveté. Cela signifie que les fabricants de génériques ne pourront plus produire de versions de médicaments à prix abordables, sauf si l’entreprise accepte de délivrer une licence aux fabricants de génériques ou si le gouvernement décide de rejeter une demande de brevet en faisant jouer un mécanisme juridique établi par la législation sur les brevets qui est dénommé « licence obligatoire » et qui permet à une ou plusieurs autres sociétés de produire le médicament moyennant le paiement de redevances. Une autre solution est la mise en commun de brevets et la gestion collective des droits attachés aux brevets, la proposition récente concernant l’UNITAID - la facilité internationale d'achats de médicaments - va en ce sens. Cela contribue à faire baisser les prix des nouveaux médicaments grâce à une concurrence accrue et cela débouche sur la mise au point et la production de formulations pédiatriques et d’associations de médicaments à dose fixe dont nous avons besoin pour simplifier le traitement des patients.
Quelles sont les perspectives pour les médicaments pédiatriques contre le sida?
Les enfants restent malheureusement les laissés pour compte de la production de formulations adaptées. Sur les vingt-deux traitements antirétroviraux approuvés par le ministère américain de l’Alimentation et des Médicaments (FDA), huit n’ont pas reçu l’agrément du ministère pour une utilisation pédiatrique et il n’existe pas de formulation pédiatrique pour neuf d’entre eux. Et quand il y a des formulations pédiatriques, elles sont souvent inadaptées aux contextes où les ressources sont limitées. Concrètement, ce sont des poudres qui doivent être reconstituées avec de l’eau, ou des sirops, qui doivent les uns et les autres être réfrigérés et dont l’accès peut être restreint dans les pays en développement. De plus, le goût amer de certaines formulations rend leur administration aux enfants très difficile.
Les fabricants de génériques sont en fait innovateur au niveau du développement et de la production de comprimés trois-en-un pour les enfants et plusieurs sont maintenant offerts. Mais il est triste à dire, il aura fallu un six ans de plus pour obtenir ces associations pédiatriques à dose fixe que pour les adultes. Il est vraiment indispensable que davantage d’efforts soient déployés pour prendre en charge le VIH/sida chez l’enfant. Mais comme en Occident, les enfants ne sont presque plus touchés par le sida, les laboratoires pharmaceutiques n’ont pas de motivation financière à investir dans ce secteur.
Reste que si les programmes de prévention de la transmission de la mère à l’enfant étaient mis en œuvre de façon adéquate dans les pays en développement, comme c’est le cas dans les pays occidentaux, nous ne verrions plus de taux de contamination alarmants chez les enfants. Voilà une tâche urgente à laquelle il faut s’atteler.
Qu’en est-il des tout derniers médicaments contre le sida qui sont sortis récemment?
D’importants progrès ont eu lieu concernant le développement de nouveaux médicaments qui attaquent différemment le virus du sida. La gamme de traitements qui s’offre désormais aux personnes vivant avec le VIH/sida est bien plus étendue. Le problème reste que peu de ces nouveaux médicaments sont conçus pour répondre aux besoins des patients vivant dans les pays en développement, tels que les femmes en âge de procréer, les enfants et ceux qui doivent prendre de concert, des médicaments pour d’autres pathologies comme la tuberculose ou le paludisme. Voilà un réel problème et pour ne pas devoir attendre encore des années avant que ces formulations soient utilisables par les patients des pays en développement une fois qu’ils auront été offerts en Occident, il faut d’importants changements dans le processus de développement des médicaments.
Les entreprises qui produisent ces nouveaux médicaments n’ont même pas fourni d’indications de prix pour les pays en développement, ce qui montre à quel point nous sommes loin de pouvoir fournir ces médicaments aux patients en contextes où les ressources sont limitées. L’écart en termes d’accès reste énorme par rapport aux gens des pays riches et développés. Et l’absence de programmes précis de recherche et développement sur le sida dans les pays en développement est un problème qui ne cesse de prendre de l’ampleur.
Pour plus de renseignements, visiter la site web [en anglais seulement] : MSF at AIDS 2008, Mexico City.
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