Photo: Per-Anders Pettersson, MSF
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Des violences graves et indiscrimées dans les bidonvilles de Nairobi

Face aux violences qui ont frappé ces derniers jours la ville de Nairobi, Médecins Sans Frontières (MSF) a pris en charge les blessés au sein de ses centres de santé dans les bidonvilles de Mathare et de Kibera, mais aussi dans des hôpitaux de référence. Filipe Ribeiro et Rémi Carrier coordonnent les activités de MSF respectivement à Mathare et à Kibera. Dans cette entrevue croisée, ils reviennent sur ces derniers jours de violence à Nairobi.


Nouvelles | 23 janvier 2008

Quelle est la situation des bidonvilles dans lesquels nos équipes sont présentes?

Filipe Ribeiro: À Mathare, entre le 16 et le 21 janvier, 73 blessés ont été pris en charge dans les centres de santé que nous avons mis en place, dont 35 patients grièvement blessés, qui ont dû être évacués vers les hôpitaux de référence. Depuis le 18 janvier, nos équipes ont vu aussi arriver des patients tôt le matin, dès l’ouverture des centres et présentaient des blessures plus graves que les jours précédents. Pour la plupart, ils ont été attaqués à l’aube, alors qu’ils se rendaient au travail, ou en début de soirée. Par ailleurs, alors que mercredi et jeudi, notre ambulance pouvait se déplacer assez facilement dans les différents quartiers, la tension est montée d’un cran à partir de vendredi, et nos déplacements, même s’ils sont toujours possibles, s’avèrent plus délicats. La journée de dimanche a été encore plus violente. Sur les 21 personnes prises en charge sur nos centres de santé, 10 ont dû être évacuées à l’hôpital, les autres ont été traitées directement, mais leurs blessures ont nécessité des sutures importantes.

Rémi Carrier: Lors des trois jours de manifestations de la semaine dernière, notre équipe allait chercher les blessés, leur apportait les premiers soins dans deux centres de santé à Kibera, et référait si nécessaire les blessés vers les hôpitaux. À l’hôpital de Masaba, que nous appuyions dans la prise en charge des blessés, des personnes étaient étendues un peu partout dans la salle d’attente, des camions amenaient d’autres blessés ou même des personnes décédées. Nous avons donc aussi envoyé des conseillers, travaillant habituellement dans notre programme VIH/sida, pour apporter un soutien psychologique aux victimes et à leur famille. Au total, notre équipe a soigné 18 blessés, dont 15 par balle. Aujourd’hui, la situation est plus calme à Kibera mais l’atmosphère reste très tendue. La population a peur que les violences recommencent.

Comment qualifiez-vous les violences dont vous avez été les témoins?

Filipe Ribeiro: À Mathare, la violence a monté d’un cran depuis vendredi. Les blessés que nous prenions en charge jusque-là étaient surtout victimes de violences policières. Mais la situation s’est nettement dégradée. Depuis trois jours, de nombreuses personnes ont été victimes de civils armés qui s’organisent de plus en plus en groupes. Ces derniers commettent une violence indiscriminée — au couteau, à la machette et parfois à la hache — à l’encontre de l’ensemble de la population. Nos équipes ont fait face à des blessés graves, souvent lacérés et mutilés au niveau des membres et de la tête.

Rémi Carrier: Nous avons assisté à Kibera à de graves violences, tant entre la police et les manifestants qu’entre les différentes communautés. Ce qui frappe également, c’est que ces violences ont touché tant les hommes que les femmes et les enfants. Notre personnel médical s’est retrouvé face à une situation déconcertante.

Comment pouvons-nous travailler dans cette situation de violence?

Filipe Ribeiro: Nous avons la chance d’être particulièrement bien acceptés au sein de la population vivant à Mathare. Les populations nous connaissaient d’abord du fait de notre programme VIH/sida mis en place depuis plusieurs années. Mais notre équipe a fait un travail supplémentaire important, dès le début des violences, d’informations des populations. Nous avons rencontré les différents acteurs de santé, les responsables religieux et les nombreuses associations locales présentes à Mathare. Deux numéros téléphoniques d’urgence ont été largement diffusés au sein de la population. Du fait des tensions, les blessés ne peuvent pas toujours se rendre dans nos centres. Notre ambulance, la seule à pouvoir sillonner le bidonville, peut aller chercher et évacuer les blessés.

Rémi Carrier: Notre présence dans le bidonville de Kibera depuis 1997, à travers notre programme VIH/sida et de soins de santé primaire, a permis à MSF de se construire d’excellents réseaux communautaires. Les équipes MSF se sentent proches de la population de Kibera, bon nombre de nos employés étant d’ailleurs originaires de Kibera. Ce lien privilégié nous a permis de travailler au sein de deux des trois centres de santé alors que les violences faisaient rage. Toutefois, à cause des tensions intercommunautaires, il n’est pas facile pour notre personnel kenyan de travailler. À travers nos réseaux, nous devons donc réaffirmer l’identité de MSF, notre neutralité et notre impartialité. Il est très important que le personnel et les structures de santé soient respectés. L’accès aux soins de santé et à l’aide humanitaire, dans ces moments de tension, est vital et doit être respecté

MSF travaille également dans l'ouest du Kenya, où nos équipes d'urgences s'efforcent de répondre aux besoins de milliers de personnes déplacées et résidentes touchées par les violences dans les régions d’Eldoret, Kisumu et Kitale.


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