Kenya: pas de trêve, pas de traitement
Mises à part les violences qui font rage dans la crise post-électorale du Kenya, Médecins Sans Frontières (MSF) a une autre inquiétude : les patients séropositifs et tuberculeux ne se présentent plus à leurs rendez-vous pour récupérer les médicaments qui les maintiennent en vie.
« Cela m’a brisé le cœur, dit Xavier, de voir cette femme sévèrement battue, assise dans la salle d’attente avec son bébé de quatre mois. Elle marchait à la maison, de retour du centre où elle était venue chercher la carte de patient du bébé quand ils l’ont coincée. Elle semblait complètement terrifiée ».
Le coordinateur de programme, Xavier Tislair, a vu de nombreux patients depuis que les violences post-électorales ont commencé en décembre 2007. Mais rien n’a semblé plus le choquer que cette femme. Après que le calme soit revenu à Kibera, le bidonville où elle vit entassée avec un demi-million d’autres kenyans, elle et son mari, qui appartient à une autre tribu, croyaient qu’il ne serait pas dangereux de rentrer chez eux.
« Cette femme est l’une des patientes de notre programme de prévention de transmission du VIH de la mère à l’enfant. Elle est séropositive et avait besoin de lait maternisé pour le bébé », explique Zuhura, assistante sociale de MSF, qui habite le même quartier. « Mais lorsqu’ils sont arrivés, plus d’une dizaine d’hommes se sont mis à la battre. Son mari s’est enfui. Elle et ses quatre enfants ont trouvé refuge au parc d’expositions de Jamhuri. Elle ne sait pas où se trouve son mari. Il a probablement quitté la zone, puisqu’il risque d’être en danger compte tenu qu’il est marié avec elle. Au parc d’exposition de Jamhuri, MSF tenait une clinique hebdomadaire pour les patients séropositifs qui ne pouvaient pas accéder à celles de Kibera.
Ce n’est qu’une des nombreuses histoires poignantes qui montrent comment les communautés ont été montées les unes contre les autres dans ces crises post-électorales. Dans des bidonvilles comme celui-ci, où la pauvreté et le surpeuplement résultent en un cocktail explosif même lors de moments paisibles, l’annonce des résultats de l’élection présidentielle a instantanément mis le feu aux poudres.
Contrairement à d’autres structures de santé demeurées fermées, MSF a réussi à maintenir ouverte l’une de ses trois cliniques, le Kibera South Health Centre dans le village de Nkisumu Ndogo. Une deuxième structure MSF, la clinique Gatwekera, a aussi ouvert peu de temps après. Au milieu des forces de sécurité qui tiraient et réprimaient les violences, une maigre équipe soignait des dizaines de blessés. Les jours suivants, MSF a maintenu le centre de santé ouvert pour garantir les soins à une population de plus en plus isolée et affamée.
Un risque de résistance
MSF déploie tous ses efforts pour retrouver la trace des patients séropositifs et tuberculeux qui ne se sont pas présentés à leurs rendez-vous et n’ont pas récupéré leurs médicaments.
« Il vaut mieux que les patients séropositifs suivent leur traitement régulièrement. Lorsqu’on arrête soudainement son traitement, un des trois médicaments antirétroviraux reste plus longtemps dans le sang que les autres, augmentant ainsi les risques de développer une résistance », explique le docteur Ian Van Engelgem. Nous craignons aussi que les patients qui se retrouvent avec des réserves de médicaments limitées ne soient tentés d’allonger la durée de leurs réserves en réduisant les doses. « Quelqu’un qui a des médicaments pour trois jours et ne peut retourner au centre que dans une semaine pourrait croire que c’est une bonne idée de ne prendre qu’une seule pilule par jour. Mais, de cette manière, on expose le virus à une dose plus faible de médicaments, et l’on risque encore plus de créer des résistances que lorsqu’on arrête soudainement ». Les patients qui souffrent d’autres maladies chroniques, comme la tuberculose, font face aux mêmes problèmes s’ils arrêtent leurs traitements. « Dans le cas de la tuberculose, le retard de diagnostic des patients et l’interruption des traitements pourrait mener à des taux d’infection encore plus élevés que le nombre stupéfiant que nous voyons aujourd’hui. Nous pourrions aussi voir apparaître une tuberculose multirésistante », dit le Dr. Van Engelgem.
Peur et méfiance
La méfiance et la peur qui ont été semées entre les communautés et les voisinages par l’explosion des violences ne seront pas facilement oubliées. Evelyn, 26 ans, est séropositive et fréquente la clinique MSF de Gatwekera. Mais après l’incendie criminel qui a détruit sa maison à Kibera, elle a fui. Elle dit qu’elle veut quitter Nairobi. « Je n’ai nulle part où aller. Je veux partir, mais je n’ai pas d’argent pour les transports. Depuis que j’ai quitté Kibera, j’ai toujours mal au ventre », dit-elle.
Pendant l’un des premiers jours de calme entre deux vagues de violence à Kibera, John* était dans le centre médical pour des raisons peu communes. Représentant du Post Test Club (club post-dépistage), il est séropositif et c’est l’un des patients volontaires avec qui MSF travaille en étroite collaboration. « Je suis ici au nom d’un de mes membres qui a dû fuir le quartier. Il veut savoir ce qu’il doit faire, car il ne peut pas venir chercher ses médicaments », souffle John. Il a réussi à contacter tous les membres de son club grâce au crédit téléphonique payé par MSF. Cinq des membres du club ont quitté Kibera et ne pensent pas y revenir. Pour lui, il s’agit d’une mission d’infiltration. « Si les gens de mon village savaient que je les aide, je pourrais vraiment avoir des problèmes. Mais je sens que mon rôle de représentant du club me pousse à être au-dessus de ces divisions.»
À travers les clubs, MSF espère pouvoir retrouver la trace des personnes en manque de traitement. Mais comme des circonstances spéciales appellent des mesures spéciales, et comme 290 patients ne sont pas venus à leurs rendez-vous dans les deux premières semaines de l’année, on a mis en place une ligne d’urgence gratuite dont on a fait la publicité dans les journaux nationaux. MSF espère toucher les patients qui risquent d’interrompre leurs traitements, que ce soit parce qu’ils ont fui leur maison avec peu ou pas de biens, ou parce qu’ils ne prévoient pas de revenir à Nairobi.
L’animosité entre les différentes communautés affectera-t-elle le réseau de patients bénévoles? À cette question, John répond franchement : « J’espère que les relations entre tous nos membres resteront bonnes. Notre réseau est apolitique. Toute discrimination, tout tribalisme est inacceptable. Nous devons envisager chacun de nos membres sur un plan humanitaire, indépendamment de leur tribu. »
* Le nom a été changé
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