« S'en prendre à un vieux comme ça, vraiment c'est dégueulasse », Salamatou, l'infirmière de MSF ne cache pas son indignation alors qu'elle apporte les premiers soins à Yakoub, étendu sur la table de soins. Ses doigts ne sont plus retenus que par un morceau de chair à vif et il présente une profonde et longue blessure sur le côté du crâne. « Les tendons sont atteints, je ne sais pas si nous arriverons à lui sauver la main », craint David, le médecin. Yakoub vient d'être amené en voiture par l'équipe au petit hôpital mis en place par MSF à Dogdoré, un village de trois mille habitants situé à moins de trente kilomètres de la frontière soudanaise. C'est le technicien travaillant à la station de pompage installée par MSF dans le wadi voisin qui a signalé l'incident. « Des assaillants sont arrivés et ont frappé le vieux papa à plusieurs reprises alors qu'il cultivait son champ », explique Ousmane. « Ce matin, nous avons entendu dire qu'ils avaient aussi enlevé sept jeunes filles vers la rivière. Ils sont revenus en fin de journée et s'en sont pris au vieillard ». L'insécurité qui règne le long du wadi vient aggraver les conditions de vie déjà très précaires des 15 000 personnes déplacées installées dans un camp de fortune dans une plaine brûlante à l'entrée de Dogdoré. Pour eux comme pour les résidents, la rivière, qui se forme pendant la saison des pluies et disparaît au fur et à mesure qu'avance la saison sèche, est au centre d'une intense activité : les femmes y lavent les enfants et le linge, les troupeaux de chèvres, de bœufs ou de dromadaires viennent s'abreuver, tandis que différentes cultures s'étalent le long des berges fertiles. « Ce matin à la rivière, ma sœur et ma mère ont été fouettées par des hommes en arme », explique une déplacée arrivée dans le camp en janvier dernier. « Ils sont arrivés avec leurs dromadaires, ont saccagé les pieds de tomates qu'elles mettaient en terre et les ont frappées ». Alors qu'ils ont fui les attaques de bandits, rebelles ou autres miliciens sur leur village, la peur de nouvelles violences est présente dans tous les récits des déplacés. Les hommes n'osent plus s'aventurer à l'extérieur du camp et les femmes, sur qui repose une fragile économie de survie, craignent elles aussi les agressions. N'ayant plus accès à leurs terres, les familles du camp vivent péniblement des maigres subsides rapportés par la vente au marché de Dogdoré de bois et de paille ramassés en brousse. « Si nous ne pouvons plus sortir du camp, je ne sais pas comment nous allons pouvoir nourrir nos enfants », redoute une autre femme. Elle montre un sac de mil aux deux tiers vides comme la dernière réserve pour elle et sa famille. Même si le personnel médical de MSF n'a pas noté d'augmentation de la malnutrition dans ses consultations, la crainte est grande de voir la situation se dégrader. « Dogdoré a vu sa population plus que quintupler. Les violences font que les déplacés n'osent pas retourner dans leurs champs alors que nous sommes en pleine saison des récoltes. Par ailleurs, les organismes d'aide sont complètement absents. Aucune distribution de nourriture n'a été effectuée pour cette population », déplore Claudine, médecin responsable de terrain du programme MSF, aujourd'hui la seule organisation opérationnelle dans la zone. A l'hôpital, le vieux Yakoub, a été « stabilisé » par l'équipe médicale : sa plaie au crâne à été suturée et sa main est maintenue dans une attelle. Demain, il sera transféré par MSF à l'hôpital de Goz Beida, à cinq heures de pistes de là, où il pourra subir une intervention chirurgicale plus complexe.